«Coronavirus: contexte, où te caches-tu?»

«Coronavirus: contexte, où te caches-tu?»
Reuters.

Fièvre médiatique, paralysie des activités mondiales, fermeture des anciennes frontières entre Etats, mode de vie perturbé des citoyens comme rarement dans les pays industrialisés, mise sur les marchés financiers de sommes astronomiques par les banques centrales… Voilà quelques effets sociétaux de la pandémie au covid-19 !

Chaque jour si pas heure après heure, la presse du monde entier rapporte les derniers chiffres traduisant la sévérité de la pandémie avec, jusqu’à aujourd’hui, environ 30.000 personnes qui ont perdu la vie.

Tout médecin, qui consacre sa vie à soulager autrui, a tenté, avec modestie et humilité, et en étroite collaboration avec des partenaires infirmiers et paramédicaux, de donner, au quotidien, à de nombreux patients, tantôt une prolongation de vie, tantôt un meilleur confort de vie, parfois une simple présence, un simple regard dans leurs derniers moments. Comme tout être humain, il a éprouvé la terrible douleur que la perte d’un proche génère de même que son impuissance à complètement cicatriser la plaie intérieure que ce décès a causée. Nous ne pouvons, dès lors, que penser aux familles qui ont perdu un de leurs proches suite à la pandémie virale actuelle.

Une indispensable remise en contexte

Mais, comme le disait Edgar Morin, « une intelligence incapable d’envisager le contexte et le complexe planétaire, rend aveugle, inconscient et irresponsable ».

Informer la population des effets d’une pandémie virale est un devoir des gouvernants et des médias, tout comme il est du devoir des premiers de prendre les mesures sanitaires qui s’imposent et qu’il revient aux seconds d’assurer leur objective diffusion. Toutefois, assommer les esprits peu avertis et souvent soumis au déni, sur un ton alarmant voire apocalyptique, avec des chiffres en tout genre en omettant de les replacer dans le contexte épidémiologique local et mondial ne peut que contribuer à générer une crainte démesurée, voire une panique irrépressible chez ceux pour qui ce contexte virologique planétaire est énigmatique.

Nous devrions suivre une des « mauvaises pensées » de Paul Valéry : « Ce qui est simple est faux. Ce qui ne l’est pas est inutilisable ». Ce qui revient à dire de ne pas cacher les incohérences sous la complexité, car ce qui compte ici et maintenant c’est que la conscience de chacun soit en adéquation avec l’action. L’analyse des responsabilités, le débriefing et le bilan des erreurs excusables et des fautes difficilement admissibles seront à faire en aval de la crise sanitaire actuelle, et surtout dans un esprit constructif d’amélioration des stratégies préventives.

Relativiser… avec sérénité

Aujourd’hui, nous sommes encore au temps du diagnostic de la sévérité de la crise. Malgré la submersion par les chiffres, il faut pourtant les relativiser, si possible avec sérénité. En réalité, toute pandémie nous remet – citoyens, gouvernements, soignants et soignés – devant les incertitudes constitutives de la vie, car c’est tout simplement la vie qui est risquée. Voici quelques autres chiffres simples, mais de toute autre nature :

– La mortalité dans le monde est de 1,81 décès chaque seconde, soit 109 par minute et près de 157.000 décès par jour, soit près de 57,3 millions chaque année, soit 13.761.000 entre le premier janvier et ce jour.

– La mortalité générale en Belgique est d’environ 110.000 décès par année, soit une trentaine de mille depuis qu’on parle de la pandémie actuelle, en décembre 2019.

– La mortalité dans le monde due à la grippe classique varie, selon les années, entre 200.000 à 600.000 décès. En Belgique, elle dépasse les 1.000 décès chaque hiver malgré un vaccin partiellement efficace.

– La mortalité dans le monde par tuberculose dépasse les 1.300.000 personnes (5 décès toutes les 2 minutes) dont 20 à 25 % d’enfants de moins de dix ans alors qu’il s’agit d’une affection traitable à très bas coût avec des moyens connus, et pour certains depuis l’immédiate après – guerre 40-45.

– Ajoutons, pour ceux qui ont une foi tenace dans la ‟chloroquine miracle » comme traitement efficace contre le covid-19, qu’il s’agit d’un antipaludique (anti Malaria), à bon marché, connu depuis des décennies, et que, pourtant, en 2018, notre planète commune comptait encore 219 millions de personnes atteintes par le parasite responsable de 425.000 décès annuels (4 décès toutes les 5 minutes).

Un grand mérite à saluer tout au long de l’année

Au moment du bilan de la crise du covid-19, le désastre sera-t-il incomparablement plus grand que cette réalité permanente ? Toutes les personnes, qui décèdent de ces affections contagieuses tellement ‟classiques » au point que nous n’en parlons même plus, mettent-elles l’économie mondiale à l’arrêt ? Imposent-elles des changements radicaux des conditions de vie ? Suscitent-elles des applaudissements chaque soir à 20 heures pour les centaines de milliers de médecins, infirmiers, ambulanciers, travailleurs sociaux, kinés, assistants spirituels… qui, chaque jour de chaque année, partout de par le monde, font de leur mieux au service de malades curables et incurables ?

Si on ne peut que se réjouir de la mobilisation collective pour lutter contre le covid-19, il n’en reste pas moins que chaque citoyen responsable a tout bonnement un devoir moral de solidarité en se mettant, d’une manière ou d’une autre, au service de ceux qui souffrent et en respectant toutes les règles collectives imposées. Mais pareille mobilisation, pour être quelque peu intelligente et sereine, implique que tous les acteurs aient bien à l’esprit les réalités permanentes du contexte épidémiologique mondial et de l’importance relative des différentes affections. Et c’est là, qu’à nouveau, la mauvaise pensée de Valéry peut nous guider pour le temps de l’action !

(Re)prendre conscience

La présente pandémie doit faire reprendre conscience des limites de notre condition humaine, à nous, Princes et Princesses du monde, privilégiés, à qui on a progressivement inculqué le concept artificiel de vie sans risque, de vie hors des lois fondamentales de la nature.

C’est l’occasion pour chacun d’entre nous de prendre aussi (enfin !) conscience de l’immense chance qu’il a eu de naître dans un pays comme la Belgique. La médecine de très haute qualité dont chacun bénéficie de manière égale, du SDF au milliardaire, n’est pas un dû automatique. C’est le fruit de politiques de redistribution sociale menées depuis la guerre 40-45 et de l’esprit qui anime l’écrasante majorité des acteurs de notre médecine, grands travailleurs, ayant le sens du bien d’autrui et de l’abnégation. Cette égalité sociale dans la prise en charge de la maladie est loin d’exister dans la quasi-totalité des pays de notre planète dont certains parmi les plus industrialisés qui soient. Tout le monde n’a pas l’immense chance que nous avons…

Agir pour le bien commun

Loin de nous de clamer que tout est parfait : dans toute entreprise humaine d’envergure, des incohérences peuvent exister et des erreurs (pas assez de réactifs pour les tests, pas assez de masques, timing hésitant du confinement, pas de règles au niveau européen, manque d’anticipation conduisant à courir derrière le virus au lieu de lui faire précocement barrage…) peuvent être commises et déplorées. L’important est de s’en rendre compte au plus vite et d’y remédier immédiatement. L’heure n’est ni à la polémique ni à la stigmatisation, mais bien à l’action de tous pour le bien commun.

Pandémies et crises de civilisation

Les grandes pandémies ont quasi toujours été suivies d’une crise de civilisation. Nous formulons l’espoir que les bonnes leçons seront tirées de cette aventure douloureuse : une médecine d’urgence encore meilleure, une meilleure coordination entre les différents niveaux de pouvoir face aux grands enjeux qui, eux, ne connaissent pas les ridicules frontières politiques, une économie bien plus au service de l’être humain, plus de solidarité au quotidien entre les citoyens, une meilleure prise de conscience par les favorisés que nous sommes que notre devoir moral est de partager plus équitablement nos privilèges avec ceux qui en sont privés…

Espérons qu’il ne s’agisse point là de vœux pieux, car même les tragédies les plus atroces, comme celles engendrées par les guerres des cent dernières années, sont très vite passées dans l’oubli collectif. Le pire serait, en effet, que lorsque la pandémie sera « vaincue », tout redevienne « business as usual » jusqu’à la prochaine…

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