«Reprendre les affaires «comme avant» serait la pire erreur historique»

«Reprendre les affaires «comme avant» serait la pire erreur historique»
Photonews.

La crise sanitaire et économique causée par le nouveau coronavirus peut sembler toucher certains États membres de l’UE plus que d’autres. Mais cela deviendra bientôt une crise systémique pour l’UE dans son ensemble et pas seulement pour la zone euro. Seul un plan très ambitieux, combinant des mesures urgentes et une vision à long terme peut sauver le projet européen. Ce plan doit ouvrir une nouvelle ère de coordination et de solidarité dans l’histoire de l’intégration européenne. Dans les années 1930, Roosevelt eut l’intelligence de comprendre que les faiblesses systémiques des États-Unis devaient être corrigées pour préserver la démocratie, la citoyenneté et le sentiment d’appartenance américains. Il n’y a aucune raison que l’UE, près d’un siècle plus tard, ne soit pas capable de la même intelligence politique. Pour entreprendre ce « New Deal » européen, il y a cinq conditions.

1. Revoir les règles monétaires et budgétaires

Premièrement, nous avons besoin d’une évaluation et d’une révision fondamentales de nos règles monétaires et budgétaires. L’absence d’un véritable Trésor européen et d’une véritable union bancaire apparaît plus que jamais comme une faiblesse tragique pour l’UE. Les outils de sauvetage existants sont beaucoup trop restreints et conditionnels pour offrir les réponses dont nous avons besoin aujourd’hui. L’émission d’obligations européennes (eurobonds) pour compléter les efforts gigantesques déjà déployés par les États membres, pour renforcer leurs systèmes de santé et leurs économies, est le moyen le plus intelligent et le moins cher d’empêcher une destruction violente de vies humaines et de millions d’emplois. Il est également nécessaire de réviser le pacte de stabilité et de croissance afin de permettre aux États membres d’utiliser les investissements publics pour soutenir la croissance. Si nous ne prenons pas cette direction assez tôt, la récession sans précédent à laquelle l’UE sera confrontée, avec les drames sociaux que cela entraînera inévitablement, représente un risque existentiel pour l’UE.

2. Lutter contre la fraude et l’évasion fiscales

Deuxièmement, c’est aussi le moment d’élargir les ressources propres de l’UE et de développer sa capacité fiscale : lutter contre la fraude et l’évasion fiscales, harmoniser l’impôt des sociétés, taxer les transactions financières internationales et les importations en provenance de pays qui ne contribuent pas à la lutte contre le changement climatique, seront indispensables pour financer le budget à long terme de l’UE dont nous avons besoin pour faire face à cette crise.

3. Relocaliser les secteurs stratégiques

Troisièmement, nous sommes les champions mondiaux de la recherche et développement et nous avons développé les systèmes de santé publique les plus efficaces au monde, mais nous assistons pourtant à des phénomènes de pénurie et de rupture des chaînes d’approvisionnement qui nous rappellent les heures les plus sombres de notre histoire. La Commission européenne doit valider les tests que les États membres peuvent utiliser pour le nouveau coronavirus, identifier le traitement le plus prometteur et investir pour développer et produire en Europe des traitements et des vaccins pour tous les citoyens européens. La réorganisation de nos systèmes de santé publique et la correction de ces défauts impliquent une refonte en profondeur de notre marché intérieur, axée sur la relocalisation des secteurs stratégiques et une meilleure intégration des chaînes de production et d’approvisionnement dans des domaines vitaux tels que la santé et la sécurité alimentaire.

4. Elaborer une nouvelle politique européenne de l’industrie

Quatrièmement, l’UE doit renouer avec son ambition initiale de rendre notre économie non seulement plus intégrée, mais aussi plus inclusive et résiliente. Les emplois doivent être sauvés immédiatement et la spirale destructrice de la baisse de l’offre et de la demande doit être arrêtée. Les entreprises qui seront aidées par les pouvoirs publics, par le biais de prêts ou de prises de participation, devront se rappeler qu’elles ont été aidées à sauver des emplois et qu’elles partagent donc cette responsabilité. Ce faisant, de nombreuses entreprises et PME se transformeront, devenant numériques et moins émettrices de carbone. Une nouvelle politique européenne de l’industrie, de l’innovation et de la formation doit soutenir activement cette transformation.

5. Faire du Green Deal européen une priorité

Cinquièmement, avec cette crise sanitaire, le Green Deal européen n’est pas devenu moins urgent, comme certains le soutiennent. La perte de biodiversité et nos modes de production et de consommation sont en grande partie responsables de la propagation du virus et de notre incapacité à réagir correctement. La crise Covid-19 rend la transition de nos économies et sociétés vers un mode de vie plus durable et résilient plus urgente que jamais.

Impliquer la société civile dans le débat

Les sceptiques pourraient soutenir qu’un plan aussi ambitieux nécessite un changement des traités. C’est un faux argument : lorsque les banques ont dû être secourues au lendemain de la crise de 2008, l’UE a réussi à adopter des décisions rapides selon les processus décisionnels réguliers de l’UE, et ces décisions ont été incluses dans les normes de base de l’UE après la crise – un processus légitimé par la suite par la Cour de justice européenne.

Plus que de divisions politiques et de discussions juridiques sans fin, l’UE a désormais besoin d’une large mobilisation de sa société civile. La reconstruction profonde de notre communauté politique, pour laquelle cette crise plaide, nécessite un large débat public, qui implique les partenaires sociaux et les organisations de la société civile, les universitaires et les journalistes, ainsi que tous les citoyens actifs qui pensent que reprendre les affaires « comme avant » serait la pire erreur historique.

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