Carte blanche: «Coronavirus et chloroquine, quels experts doit-on croire?»

Carte blanche: «Coronavirus et chloroquine, quels experts doit-on croire?»
Belga

Il existe deux voies pour attester de la fiabilité d’une information. D’une part, on peut s’attacher à la vérifier par soi-même, par l’entremise d’une méthode elle-même fiable (méthode qui peut ne pas être identique à celle qui a été mobilisée pour produire l’information). D’autre part, on peut évaluer la fiabilité de la source de l’information.

La première de ces options n’est en général pas accessible au public, dans la mesure où les méthodes de vérification se révèlent d’un degré de technicité comparable à celui de l’information à évaluer. Si tout un chacun peut ainsi aisément vérifier – surtout en cette période de confinement – l’information selon laquelle « il y a 2.500 grains dans 100g de riz », les choses se compliquent aussitôt que l’information touche à un sujet complexe, tel la virologie.

Il n’est dès lors pas étonnant que la seconde option se retrouve privilégiée dans la majorité des cas. Se fier à une information demande ainsi généralement d’évaluer la crédibilité de la personne qui la communique, à savoir (en définitive, après divers intermédiaires éventuels) : l’expert(e).

Ce qui rend l’expert (scientifique) fiable

Mais comment opérer la distinction entre « bons » et « mauvais » experts ? En substance, il s’agit d’identifier divers indicateurs de fiabilité pour la plupart aisément accessibles. Pour cela, il suffit de disposer d’une connexion internet, d’un peu de bon sens et, surtout, de la motivation d’apprendre (conspirationnistes s’abstenir !).

Quels sont ces indicateurs ? Ils se répartissent en trois catégories :

1. L’expert est-il compétent ? On recensera ici les indicateurs tels que le niveau de formation, le domaine d’activité principal et son adéquation avec le sujet traité, ou encore la reconnaissance par la communauté des pairs (p. ex. en termes de prix ou autres distinctions).

2. L’expert est-il honnête ? On regroupera ici les indicateurs tels que le dévoilement volontaire de conflits d’intérêts, l’éventuel passif de malversations, ainsi que l’acceptation de soumettre ses résultats à l’examen critique des pairs.

3. L’expert est-il affilié à – et en phase avec – des institutions scientifiques ? Cette troisième catégorie renforce les deux premières. Les diverses institutions auxquelles est rattaché un expert – comme une université ou une société savante – agissent comme autant de garants de la bonne conduite de ce dernier, notamment en réprimant ou en désavouant tout écart par rapport aux normes établies de l’enquête scientifique.

Le cas de la chloroquine, ou pourquoi rester vigilant

La chloroquine (ou l’un de ses dérivés) a récemment été présentée comme un remède efficace face au coronavirus. S’il n’y a pas lieu à ce stade de douter de la compétence et de l’honnêteté de l’expert ayant communiqué cette information, une tension est toutefois manifeste au niveau de la troisième catégorie d’indicateurs. Cela devrait nous alerter. Diverses institutions médicales ont en effet tempéré l’information et, ce faisant, se sont désolidarisées de son auteur, en pointant de concert vers un non-respect manifeste des normes établies de l’enquête médicale (1).

L’expert discordant serait-il alors l’un de ces « génies incompris », tel l’« Einstein de la médecine » ? Il faut ici ne pas se méprendre. Rappelons seulement qu’Einstein, s’il a bien révolutionné le contenu de la physique, l’a fait non pas en bafouant les normes éprouvées de sa communauté, mais justement en y adhérant plus scrupuleusement que ses contemporains.

Pourquoi vouloir croire malgré tout ?

Comment comprendre dès lors un tel engouement du public pour la chloroquine ? Nous avançons l’explication suivante : entre un individu X et la communauté scientifique, il existe un décalage d’intérêt ou de perception des risques en cas d’erreur.

C’est-à-dire ? Si la communauté médicale venait à accepter erronément la chloroquine comme un remède efficace face au covid-19, les conséquences en termes de santé publique – malheureusement déjà en partie observées – seraient dramatiques (morts par auto-médication (2), rupture des stocks et non-disponibilité de la molécule pour les pathologies qu’elle sert à traiter (3), ou encore frein dans la recherche d’un remède fiable). Par contre, si un individu X venait à faire la même erreur, les risques pour sa santé individuelle – sous la forme d’effets secondaires éventuels – seraient perçus comme négligeables.

Un individu X aura ainsi instinctivement tendance à vouloir croire l’expert discordant présentant la chloroquine comme un remède efficace, dans la mesure où, ce faisant, il pensera (légitimement) avoir, à son niveau, « peu à perdre » ou « tout à gagner ». Par contre, ce même individu sera enclin à ignorer l’avis contraire – pourtant plus fiable – de la communauté scientifique, cette dernière ayant tendance à privilégier la santé publique face aux intérêts strictement individuels.

Et nos médecins ?

Face à une information dont la fiabilité est (au moins) questionnable, agir de manière responsable demande aussi d’aller à l’encontre de nos instincts et de songer, à la manière des scientifiques, aux répercussions de nos actes à l’échelle de notre communauté. Cette prescription se concrétise en l’occurrence dans l’attitude prudente de notre personnel soignant, réservant la chloroquine aux cas de coronavirus les plus sévères, et cela dans l’attente d’une meilleure évaluation de l’efficacité de ce remède (4).

Pensons aussi à cela lorsque nous les applaudirons ce soir à nos balcons.

(1)  Pour le Conseil National (Français) de l’Ordre des Médecins  ; Pour l’OMS  ; Pour l’Inserm

(2) Voir par exemple les premiers cas de décès liés à une prise non contrôlée de la molécule

(3) Voir par exemple aux USA  ; ou en Afrique

(4) Ecouter par exemple les propos récents du Dr. Nathan Clumeck au « Grand oral » de la RTBF ; Voir également les prescriptions de la Société Scientifique de Médecine Générale

*Le collectif de signataire : Olivier Sartenaer, philosophe et physicien, lauréat de l’édition 2019 de la bourse Wernaers de Communication et Vulgarisation scientifiques (FNRS), Laboratoire de Médecine Expérimentale (ULB 222), Faculté de Médecine, Université libre de Bruxelles, CHU de Charleroi ; Marie-Françoise Meurisse, philosophe et médecin, professeure invitée à la Haute École Libre de Bruxelles Ilya Prigogine

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