« Résister à la rhétorique guerrière au temps du coronavirus »

« Résister à la rhétorique guerrière au temps du coronavirus »
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A en croire une rhétorique ambiante qui point sans cesse dans les discours médiatiques, les déclarations officielles et les conversations quotidiennes, nous serions « en guerre contre le coronavirus ». Lorsqu’on essaye de saisir, en ralentissant un peu, « ce que cela signifie » au juste, la guerre faite à un virus, on ne rencontre rien d’autre qu’associations vagues, pathos et contresens historiques. Rien qui ne permette de qualifier la gestion d’une épidémie comme état de guerre, rien qui ne permette d’identifier un virus en tant qu’« ennemi ». Étant entendu que la guerre désigne des situations de violence organisée, codifiée, qui résultent d’intentions, d’affrontements entre ennemis doués de volonté et de stratégie. Ce qu’on rencontre ici, c’est avant tout un usage métaphorique de la guerre, mais qu’on viendrait plaquer littéralement sur la réalité, nous empêchant alors de la penser sans la déformer.

Mais si maintenant, comme le proposait le philosophe Gilles Deleuze, on déplaçait la question pour demander non plus « Qu’est-ce que cela signifie ? », mais plutôt : « Qu’est-ce qu’il veut, celui qui dit ceci, qui pense ou éprouve cela ? ». Vu sous ce nouvel angle, l’ennui n’est pas seulement que cette rhétorique passe à côté du problème. Ce qui réveille et réclame notre inquiétude, c’est qu’une telle évocation de la guerre tend, consciemment ou non, à infléchir le problème, à le déplacer effectivement, et à réduire nos perspectives.

Si en effet cette rhétorique fonctionne, si nous la comprenons immédiatement, c’est qu’elle joue efficacement sur un des grands ressorts de ce que nous expérimentons aujourd’hui : jamais encore nous n’avions, chacune et chacun d’entre nous sans exception, été embarqués de manière si abrupte et si entière dans un événement face auquel l’attention planétaire retient son souffle. Nous n’avions jamais encore, pour la grande majorité d’entre nous, été à ce point mobilisés par un phénomène qui touche à l’entièreté de notre existence collective. Encore moins sous le prisme d’un effort qui serait à fournir par chacun au nom de tous. Et c’est cette expérience-là, tout d’abord, qui rend si efficace cette traduction de l’épidémie – ou plutôt de la manière dont nous y répondons – dans les termes de la guerre. Car il est vrai qu’une telle expérience fait écho à quelque chose qui, pendant les guerres mondiales, a pris le visage de la guerre, sous forme de la mobilisation générale.

Il y aurait donc bien quelque chose qui prête le flanc à sa traduction dans les termes de la guerre dans la mesure, justement, où elle nous plonge dans les ressorts de la mobilisation. Fût-ce une mobilisation « inversée », pour la plupart d’entre nous (et bien « à l’endroit », pour une minorité), qui réclame avant tout notre retrait des affaires communes. Ce faisant on renoue, par une voie inattendue, avec un des plus vieux ressorts modernes de la politique et de l’État : l’État, qui prétend incarner la politique, a besoin pour assurer et légitimer son pouvoir de se faire l’expression et le garant de quelque chose qui traverse la société civile de l’intérieur, une expérience qui l’unit véritablement, qui en fait un peuple. Et cette expérience, c’est ce que disait déjà Hegel, se révèle par excellence dans la guerre, dans l’esprit de corps qui naît face au danger existentiel que représente l’ennemi commun. C’est d’ailleurs ce qui a servi de levain aux nationalismes du XXe siècle. Autrement dit, parler de guerre ici, c’est renouer avec les fictions historiques par lesquelles elle s’est érigée en horizon de la politique, en principe de la communauté.

C’est une fiction, non, vraiment, ce n’est pas la guerre. Mais il est vrai que notre époque complique les choses, elle nourrit la confusion, car elle n’a pas arrêté de mettre en crise, justement, ce que la guerre est « vraiment ». Nous nous sommes habitués à traiter la guerre comme quelque chose de flou et de confus, et c’est comme si nous assistions aujourd’hui à l’extrapolation de cette confusion qui se met à tourner en roue libre. Mais cette fiction produit, ce faisant, des glissements effectifs. Il ne faudrait surtout pas négliger les effets de cette traduction du langage de l’épidémie vers le langage de la guerre. En effet la guerre, la « vraie guerre », en passe toujours par des opérations de langage. Ce n’est pas, à strictement parler, la guerre avant qu’on la nomme, avant qu’on la désigne comme guerre. Le fait que l’assassinat d’un archiduc, ou un attentat, bascule en « état de guerre », passe par la manière de dire l’événement : « c’est la guerre », « nous sommes en guerre ». La guerre est toujours rendue possible par certaines « opérations magiques », qui en passent par les déclarations et plus généralement par le langage. De quoi, dès lors, se méfier radicalement des métaphores. Autrement dit : non, l’épidémie ce n’est définitivement pas la guerre, à moins qu’on la transforme activement en quelque chose de guerrier. Méfiance par rapport à la façon dont, consciemment ou non, on traduit la situation en moment guerrier : car si cela participe à confondre la guerre avec ce qu’elle n’est pas, cela encourage tout autant des pratiques qui ne sont pas loin de nous y mener (État d’urgence, déploiement de drones, traçage de données, etc.).

Méfiance, tout autant, à l’égard de nos bonnes intentions qui érigent les professions débordées par les circonstances (et dont la précarité est mise en lumière par celles-ci) au rang de héros : effet de langage guerrier qui a le douloureux revers d’empêcher ces intervenants (soignants, éboueurs, caissiers, et bien d’autres encore, dont l’extraordinaire travail n’est pas ici relativisé) de revendiquer les mesures et ressources qui devraient s’imposer : le héros combat contre vents et marées et son courage n’attend pas les dispositions générales. Saluer l’héroïsme, paradoxalement, c’est aussi faire taire des revendications qu’il faut absolument entendre.

Méfiance, enfin, vis-à-vis de toutes les analogies historiques avec les guerres passées qu’on entend sans cesse. Elles situent la crise présente à l’intérieur de récits, de manières d’écrire et de raconter l’histoire, qui nous habituent et nous préparent à inscrire ce que nous vivons dans l’horizon de la guerre. « Nous n’avons plus connu une telle épreuve depuis la seconde guerre mondiale » ; « les hôpitaux sont transformés en tranchées » (faut-il rappeler que la tranchée est un lieu depuis lequel s’administrent, non pas des soins, mais la mort ?) ; « la récession économique que nous nous apprêtons à affronter sera comparable à celle qui suivit la crise de 29 ». Par de telles références, la guerre s’invite comme point de repère à partir duquel notre situation, son ampleur, sa gravité devient lisible. Mais ce faisant, l’usage prépare un terrain sur lequel notre histoire risque de continuer à s’écrire dans les termes de la guerre.

À ceux qui seraient « en mal d’imaginaires guerriers », rappelons un étrange paradoxe : de nombreuses guerres ont déjà cours, elles déchirent déjà les mondes, nos États et nos économies les alimentent régulièrement, et nous ne cessons pas de les euphémiser, de les oublier, de refouler leurs survivants à nos frontières. La plupart des guerres, et de leurs conséquences (déplacements de populations, famines, crises sanitaires, etc.), qui ont cours passent sous le radar des discours politiques et de nos consciences citoyennes à partir de qualifications qui leur refusent un statut guerrier : conflits armés, opérations pour la paix, et on en passe. Étrange dialectique, qui d’un côté dépolitise et euphémise la guerre, tente de la réduire à quelque chose qui s’administre au loin et qui somme toute ne nous concerne pas, et puis inversement qui traduit dans les termes de la guerre, avec pompes et fanfares, ce qui peut, et ce qui doit absolument s’en passer.

L’épidémie que nous traversons a ouvert un temps dans lequel s’expérimentent et se pensent différemment nos existences, nos peurs et nos souffrances, nos vulnérabilités, nos efforts et nos espoirs. C’est un temps qui fragilise nos vies collectives, mais dans lequel en même temps du collectif n’arrête pas de se réinventer. Nous nous tenons sur une tranche, un point de bascule, où se fait concrète la nécessité de trouver des récits dans lesquels inscrire cette épreuve collective. Les mesures de confinement ne doivent pas nous faire oublier que le combat à mener est avant tout social et politique, et ce n’est pas le moment de ressortir pour y répondre les vieux oripeaux des Nations et de leurs peuples, aussi héroïques soient-ils, qui se nourrissent de la guerre et l’amplifient en retour. La lutte contre le coronavirus n’est pas « une guerre sans arme », comme on a pu l’entendre : c’est un phénomène inédit dont les enseignements à tirer seront décisifs pour nos choix futurs.

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