«Action sociale et sans-abrisme au temps du corona… vers un nouveau pacte social ?»

«Action sociale et sans-abrisme au temps du corona… vers un nouveau pacte social ?»
chloe thome

Lorsque tout a commencé, nous avons voulu nous taire. Parce qu’il n’y avait rien à dire, mais surtout beaucoup à faire. Aussi, parce que les émotions à brûle-pourpoint ne permettent ni de dire, ni de faire, nous avons opté pour l’action : exercer nos métiers du social et de la santé du mieux que nous pouvions.

D’emblée, nous n’étions pas dupes. Le fait de nous noyer dans les secours d’urgence aux personnes sans-abris et mal logées de la capitale n’éteint pas nos consciences. Que dans cette crise dont nous sommes loin de voir le bout, le risque frappe d’abord les plus précarisé.e.s. Elle éclaire brutalement les inégalités sociales, nous le savions. Elle met plus que jamais en exergue la nécessité de fin du sans-abrisme comme objectif politique principal à construire.

D’où parlons-nous ?

Confiné.e.s, vos sommeils sont agités, comme si le cerveau en manque de stimuli ouvrait les boîtes noires. Les nôtres sont épais et sans rêve, fruits de l’épuisement. Vos nuits et les nôtres ont un point commun : elles sont malheureuses. Il n’y a pas de camp, pas de héros.

Nous sommes actives et actifs sur une ligne de front préexistante, celle de l’aide aux personnes : travailleuses et travailleurs socia.les.ux et de rue, personnel soignant, maraudeuses et maraudeurs, personnel de coordination, direction de centres de jour, d’hébergement, de maison d’accueil, de maisons médicales, cols bleus qui nous approvisionnent en matériel (insuffisant), femmes et hommes de ménages…

L’aide aux personnes les plus fragilisées, voici ce qui nous rassemble. Applaudissements et banderoles aux balcons, voici ce qui nous fait du bien. Postures et impostures des rubriques d’opinion lues entre deux pauses, voici ce qui nous agace. On parle beaucoup de nous et des personnes auxquelles nous venons en aide tout en nous/leur donnant rarement la parole. Loin du terrain, ces voix ne sont ni les nôtres ni celles des personnes à la rue, vivant un confinement sans « chez-soi ».

Concurrence et esprit de résistance

Soyons de bon compte, « en temps de paix », la diversité de nos organisations (du public à l’humanitaire en passant par l’associatif et le parapublic) donnait souvent à voir des effets de concurrence et de positionnements en dépit d’efforts de refinancement. Le champ de l’aide aux personnes sans-abris était un lieu de luttes de valeurs et de pouvoirs propre à la démocratie de « conciliation à la belge », sur fond d’État social actif à bout de souffle. Le monde d’avant… Chacune et chacun avait son budget et son champ d’action, délimité, strictement. Aujourd’hui, travailler de concert reste difficile, tellement les organisations ont appris à se positionner en personnes (morales) indépendantes, avec pourtant la même mission : la fin du sans-abrisme.

La crise est un temps suspendu : tenant.e.s de l’humanitaire et tenant.e.s de l’accès aux droits tentent de se serrer les coudes pour (re)constituer une chaîne de services qui accusait le choc dès les premiers jours de crise. Sur le terrain des opérations, dans l’urgence, au jour le jour, tenter de « tenir » au mieux. C’est sans doute ici que peut se révéler modestement un certain esprit de résistance.

L’urgence ? Coûte que coûte, permettre à chaque actrice et acteur d’aider et soigner dans la dignité les personnes sans-abris et mal-logées touchées ou non par le Covid-19. Résister c’est composer, mettre ensemble des esprits hétérogènes autour d’une même cause. Cette mobilisation demande une coordination, celle-ci est assumée en Région bruxelloise par une toute jeune coupole, Bruss’Help, née des suites d’un scandale de la dernière législature. Ailleurs aussi, le déploiement a dû composer avec des coupoles et coordinations conçues pour un temps de paix…

Post-crise et devoir de résilience

La mobilisation générale de la santé et du social, alors que le pays met en dormance les autres activités, nous angoisse parfois. Nous sommes conscient.e.s des impacts de la récession à venir. Nous observons les réponses données par nos gouvernant.e.s, notamment en termes de budgets d’exception, d’insuffisances d’approvisionnement en matériel de sécurité… Ceci, c’est pour l’immédiat. Mais demain ?

Le temps de la critique sur les responsabilités n’est pas pour maintenant. Notre devoir est pour l’immédiat de permettre une résilience. Celle-ci passe par les réponses humanitaires sur les besoins autant que sur la préparation de la post-crise qui nous trouvera toujours âprement mobilisé.e.s. Car, si la vie reprendra son cours pour les mieux protégé.e.s, les fusées de réjouissances de la fin d’épidémie ne seront pas pour tou.te.s. Une fois les moratoires sur les expulsions locatives et les arriérés énergétiques levés, les plus précarisé.e.s se trouveront sur la brèche et nos professions sous tension. L’insertion, la réinsertion ainsi que les trajets de remises en logement ne s’improvisent pas.

En termes de droits, la post-crise manifestera la vulnérabilité de celles et ceux qui sont privé.e.s de droits : sans-abris, sans-papiers, ressortisant.e.s UE précarisé.e.s, populations Roms… Elle demandera de construire une nette simplification de l’activation de l’aide médicale urgente, une extension de la durée des cartes médicales des CPAS et des mesures ambitieuses en matière de séjour.

Un nouveau Pacte social

Cette crise redonne paradoxalement de la légitimité à nos métiers et aux mécanismes de protection de l’État providence. Sans doute parce qu’elle réintroduit l’idée de l’aléa, l’incident, la maladie, la perte d’emploi, qui peut frapper chacun.e indépendamment de ses « mérites », et qu’elle rétablit l’idée que la société, à travers les services aux personnes, doit veiller à la protection de chacun.e de ses membres. C’est signe d’espoir et c’est ici que nous avons besoin de vous, lorsque nous rentrerons du « front ».

Le déconfinement venu, il faudra éviter la tentation d’en revenir au plus vite au monde d’avant, en relançant la production et la consommation, sans apporter de réponses structurelles au mal-logement. Il sera également furieusement nécessaire de lutter contre le risque de s’en remettre à des solutions autoritaires où le repli identitaire est exacerbé par le « chacun.e pour soi » et le « nous d’abord ».

Hiver 1944, nos aîné.e.s, harassé.e.s par 4 ans de fléau, dans un pays encore partiellement occupé par la peste, ont posé les premiers jalons d’un Pacte Social qui devait tenir 70 ans. Dans les maquis, elles étaient pour beaucoup des personnes qui exerçaient nos professions en temps de paix. Ce n’est sans doute pas un hasard. A notre tour aujourd’hui.

*Apolline Vranken – Ariane Dierickx – Aude Garelly – Chloé Thôme – Dominique Vincke – Esther Jakober – Philip De buck – Raphaël Giraud – Arican Selahattin – Estelle Denisty – Arnaud Coessens – Camille Lavallée (L’Ilot ASBL – Sortir du sans-abrisme), Benoît Dubuisson (OSADS-Belgique), Brigitte Houtman (Talita ASBL), Caroline Cangelosi (Foyer Georges Motte), Caroline Legrand (Foyers d’accueil – Haard and Vrede), Cécile Vandenbosche (travailleuse en santé mentale et volontaire crise Covid-19), Christine Bruelemans (Home Victor Du Pré), Christopher Collin (Dune ASBL), Corentin Letocart (Maison d’accueil @Home 18-24), Dr. Hélène Dispas (Fédération des Maisons médicales), Dr. Olivier Mariage (Maison médicale Le gué / Tournai), Eric Husson (Concertation Bas Seuil), Fanny Dubois – Marie-Pascale Minet – Laura Verstraeten (Fédération des Maisons Médicales), Florence Cordi (ASBL La Trace), François Poncin (ASBL Réseau Hépatite C – Bruxelles), Geneviève Henry (Home Baudouin), Guilhem De Crombrugghe (Prospective Jeunesse), Iram Chaudhary (ASBL maison d’accueil Porte Ouverte), Jean Peeters (Front Commun SDF), Joachim Joris – Kris Gysen (CAW Brussels), Josette Bogaert (CAP-ITI ASBL), Julie Turco (Resto du Cœur de Saint-Gilles), Laurence Genin (Le Pélican ASBL), Laurent d’Ursel (DoucheFLUX), Laurent Dumoulin (Diogène), Laurent Van Hoorebeke (Alias Bxl), Maité Machado (Médecins du Monde), Marie-Alice Janssens (Huis van Vrede ASBL – Puerto), Mathieu De Backer – Muriel Allart (Smes – Housing First), Mehdi Kassou (Plateforme Citoyenne BxlRefugees), Murat Karacaoglu (Pierre d’Angle), Muriel Goessens – Laurent Maisse – Julien Fanelli – Kris Meurant (ASBL Transit), Mathieu De Backer – Muriel Allart (Smes – Housing First), Nicolas Schkoda (RestoJet), Patricia Diederich – Nicolas Leonardy – Elisabeth Dugas – Françoise Van Meerbeeck – Julie Gourmaud – Mery Kapetaniou – Hans Henkes – Assma Bousaadi – Naomi Devreese – Souad Haji – Megan Laurent – Lindsay Vecchio – Sophie Nyssen – Vincent Clapuyt – Amandine Simon – Enzo Mivière (La MASS de Bruxelles), Pierre Ryckmans – Romane Devresse – Margaux Boitte – Ourania Efstratiadis – Gaïd Prigent – Adrienne Vanvyve – Audrey Coûteaux- Laurène Laroche – Audrey Testud – Manon Bayot – Cécile Autin – Guillaume Vander Stricht – Iannis Angehrn – Coralie Dubreucq – Elodie Splingart – Natalia Garcia Graus – Gaëlle Guerrero(Infirmiers de rue), Pierre Schoemann (Lama ASBL), Robin Drevet (Modus Vivendi), Stéphane Leclercq (Fedito BXL ASBL), Tom Van Vlierberghe (CAW Brussels – Puerto, Hobo, De Schutting, straathoekwerk) et Valérie Ska (Espace Social Télé-Service).

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