Jacques De Decker, écrivain et ancien journaliste au «Soir», a tiré sa révérence

Jacques De Decker, écrivain et ancien journaliste au «Soir», a tiré sa révérence
Dominique Rodenbach

Homme de culture par excellence, Jacques De Decker est décédé dimanche d’une crise cardiaque, entouré de son épouse Claudia et de sa fille Irina, dans un taxi qui l’emmenait à l’hôpital. Né à Schaerbeek le 19 août 1945, il avait été durant de longues années, membre du service culturel du Soir qu’il avait dirigé de 1985 à 1990.

Une vocation précoce

Fils d’une enseignante et du peintre Luc De Decker, Jacques est plongé dès l’enfance dans l’univers des arts et de la culture. S’il ne manquait jamais une occasion d’évoquer l’œuvre de son père, s’activant pour la faire mieux connaître, c’est vers le théâtre qu’il se tourna très tôt plutôt que vers les arts plastiques.

En 1963, il n’a que 18 ans, lorsqu’il fonde avec Albert-André Lheureux le théâtre de l’Esprit Frappeur. Il y sera acteur mais glissera très vite vers le rôle de sa vie : conseiller littéraire et adaptateur de textes étrangers. Parallèlement à sa passion pour le théâtre, il est aussi attiré par les langues étrangères qu’il étudie d’ailleurs à l’ULB. De cette formation universitaire, il gardera le goût de la traduction (il sera professeur à l’école d’interprète de l’Université de Mons) mais aussi et surtout de l’adaptation. Écrivant lui-même dans les trois langues nationales (il rédigea en néerlandais son mémoire de fin d’études sur le théâtre de Hugo Claus), il apporta son talent à des dizaines de traductions et adaptations, essentiellement dans le monde théâtral.

Un monde dont il s’éloignera (à peine) en quittant les planches pour passer dans la salle, du côté de la critique. En 1971, à l’invitation de Jean Tordeur, il entre au Soir où il traite la littérature, le théâtre, le cinéma… Avec toujours une envie de défendre et de promouvoir celles et ceux dont il découvrait les œuvres et le parcours. Parallèlement à sa carrière journalistique, il poursuit son œuvre littéraire donnant dans les genres les plus divers : roman, nouvelle, essai, biographie sans oublier, bien sûr, le théâtre.

L’écriture avant tout

Jacques De Decker écrit ses propres pièces mais continue surtout à adapter les auteurs anglo-saxons, néerlandais et allemand. De Tom Stoppard à Schnitzler en passant par Hugo Claus et même le francophone Charles de Coster (dont il assura la dramaturgie du Thyl Ulenspiegel, adapté par... Hugo Claus et joué au Parc), il est sur tous les fronts. C’est cependant le répertoire allemand qui semble le mieux lui correspondre et il sera l’un de ceux qui feront connaître l’œuvre de Botho Strauss dans l’univers francophone. Au fil des ans, il adapta aussi Ibsen, Tchekhov ou Strindberg.

Dans ce monde du théâtre où les « familles » sont légion et ne se mélangent pas toujours, Jacques De Decker semble à l’aise dans tous les milieux travaillant à l’Esprit Frappeur, au Rideau de Bruxelles, à l’Atelier théâtral de Louvain-la-Neuve, au Parc, aux Galeries, au Poche, au Théâtre National, au Théâtre en Liberté, à la Balsamine, à la compagnie Baudouin-Bunton… Et si les metteurs en scène avec lesquels il collabora sont légion, il fut particulièrement en phase avec Daniel Scahaise et Jean-Claude Idée dont il soutint également le Magasin d’Écritures Théâtrales.

Un homme-orchestre revendiqué

Touche-à-tout, homme-orchestre, ces qualificatifs qui dérangent certains, il les revendiquait, s’intéressant à tous les domaines et multipliant les casquettes : auteur, traducteur, adaptateur, journaliste mais aussi professeur. Outre la traduction, il enseigna à l’Insas puis au Conservatoire de Bruxelles, transmettant aux étudiants sa passion pour l’histoire du théâtre et du cinéma.

Malgré ses activités multiples, il trouve également le temps d’écrire ses propres textes, publiant son premier roman, La grande roue, en 1985. Inspiré de La Ronde de Schnitzler, l’ouvrage édité chez Grasset est repris d’emblée dans la première sélection pour le prix Goncourt et sera traduit dans plusieurs langues. D’autres suivront dont Parades amoureuses (sélectionné, lui, pour le Renaudot) et Le ventre de la baleine inspiré par l’affaire Cools.

Présent sur tous les fronts

Et comme si cela ne suffisait pas à cet homme calmement hyperactif, il occupe diverses fonctions lui permettant de soutenir celles et ceux en qui il croit. Membre de conseils d’administration de divers théâtres, il est aussi animateur de débats, de rencontres littéraires et il devient l’un des piliers du jury du Prix Rossel où sa passion l’amène parfois à défendre des causes perdues avec autant de panache que de lucidité.

Du Théâtre Poème à Passa Porta en passant par les Riches-Claires ou la librairie Chapitre XII, il est partout chez lui, s’activant en coulisses pour faire advenir les choses. En France également, devenant président de l’organisation Beaumarchais à Paris. Mais c’est avec son élection à la succession d’Albert Ayguesparse à l’Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique en 1997, qu’il trouve sans doute l’équilibre idéal entre toutes ses passions. Cinq ans plus tard, il en devient le secrétaire perpétuel jusqu’en 2019, se dépensant sans compter pour faire connaître, lire, entendre les voix de celles et ceux dont il se fit toute sa vie le défenseur et le porte-parole.

Un dernier poème…

Son rôle dans la ronde…

Il avait, de tout temps, sollicité sa mort

cherchant, avant le terme, à convenir déjà,

des tours et détours que prendrait ce trépas

sachant que par-delà, manquerait tout encor

Il savait de toujours, dès l’âge trébuchant,

où il pouvait passer debout dessous les tables

qu’il marchait, droit devant, vers le sort immuable

réservé à l’humain irrévocablement

Il ne se plaignait pas, se pliait au destin,

il cherchait seulement quel y serait son rôle

refusait d’être objet, victime, simple drôle,

marionnette aliénée aux jeux de ses filins.

Il savait que très tôt il lui faudrait créer

entre son arrivée et son adieu au monde

sa légende à lui seul, son rôle dans la ronde,

dans cet arpent de temps qu’il pouvait gouverner.

C’est là qu’est ma partie ! découvrait-il, heureux

de disposer d’un peu de jeu dans l’engrenage

d’un infime fragment, d’une furtive page

dans le grand livre écrit de la plume de dieu.

Jacques De Decker, Mars 2020

Décès de Jacques De Decker: «Les écrivains laissent des édifices de songes qui défient l’oubli»

Par Béatrice Delvaux

Jacques De Decker
: «
Les écrivains ont ceci de particulier qu’ils ne s’en vont pas vraiment.
»
Jacques De Decker : « Les écrivains ont ceci de particulier qu’ils ne s’en vont pas vraiment. » - Olivier Polet.

C’était acté, il n’y avait plus qu’à fixer la date. Jacques De Decker nous ayant appris qu’il se retirerait de ses activités publiques en 2020, à l’Académie comme à Passa Porta, nous l’avions sollicité pour une longue et rare interview. « L’idée m’intéresse pour autant qu’elle porte sur la mauvaise passe que traverse le pays pour l’instant », nous avait-il écrit par texto le 20 décembre dernier, faisant allusion à la crise politique qui déchirait plus que jamais Flamands et francophones. Il y poursuivait : « L’autre jour à Flagey, introduisant le film Yourcenar-Delvaux, j’ai tenu le crachoir en deux langues, sans traduction et à la satisfaction générale. Ce n’est qu’un indice mais il est significatif. Ça me rappelle un pamphlet que le père d’Olivier Maingain avait écrit à mon sujet jadis sous le titre : “Comment Le Soir a-t-il pu confier son service culturel à un flamingant comme JDD ?”  »

Une vénération pour Hugo Claus

La Flandre, c’était, à côté de la littérature et du théâtre, l’autre passion de cet homme qui a éveillé nombre de francophones souvent rétifs, au talent et à la modernité des auteurs du nord du pays. Ce n’est pas un hasard si l’un de ses petits-fils se prénomme Hugo, comme ce Hugo Claus que Jacques vénérait et dont il était persuadé qu’il décrocherait, tant il le méritait, le Prix Nobel de littérature.

Aujourd’hui, nombre d’écrivains flamands ont franchi la frontière linguistique vers le sud – Stefan Hertmans, Tom Lanoye, Jeroen Olyslaegers, Lize Spit… –, nombre d’acteurs aussi, comme Veerle Baetens dans Duelles, et de metteurs en scène. Nombre de journalistes suivent désormais l’actualité culturelle flamande mais ils ne font que suivre les traces de celui qui a été l’un des tout premiers francophones à pratiquer, revendiquer et encourager ce flirt flamand.

À l’automne dernier, alors que nous interviewions Cees Nooteboom à Amsterdam, le premier mot du monstre de la littérature néerlandophone fut pour son ami Jacques. Lundi, dès l’annonce de son décès, le deuil et la tristesse étaient « nord-sud ». Ainsi Sigrid Bousset, première directrice de Passa Porta, saluait son « mentor » qui l’a encouragée « jour après jour » dans ce projet de maison co-communautaire littéraire à Bruxelles avec un rayonnement international : « Je me souviens d’un dîner mémorable au Belga Queen en 2002 où il m’a donné ses conseils pour l’organisation de mon grand projet : la présence de la littérature néerlandophone au Salon du livre de Paris en 2003. Claus, Mulisch, Michiels, Nooteboom, Haasse étaient encore tous vivants alors. »

« Une magnifique convivialité belgo-européenne »

Le 4 novembre dernier, c’est « Chez Clara » que les nouvelles directrices de Passa Porta, Adrienne Nizet et Ilke Froyen, avaient réuni trente écrivains du nord et du sud pour fêter le père fondateur qui avait décidé de tirer sa révérence. Un des écrivains flamands présents, Koen Peeters (Kamer in Ostende), raconta alors une merveilleuse anecdote qui, alors déjà, nous avait rendus incroyablement tristes, nostalgiques et apeurés.

C’était fin 2007, lors du premier festival de philosophie à Flagey où sont réunis pour Le Grand discours européen, Koen Peeters, Wilfried Martens, Jacques De Decker, le journaliste néerlandais Zeeman et l’écrivain juif hongrois George Konrad. Jacques devait interviewer Konrad. « Dehors passaient Alain Berenboom avec son écharpe et son grand chapeau, et à côté de lui, Pierre Mertens avec sa cape noire et son écharpe rouge vif comme Toulouse Lautrec, sous sa crinière blanche. Ils sont entrés, ont laissé l’hiver bruxellois qui régnait dehors. Nous nous sommes embrassés, tout le monde s’embrassait, et il y avait à la table une magnifique convivialité belgo-européenne. Oui, nous étions aimables, lettrés, érudits même, nos mots fusaient. Jacques a réalisé un entretien très subtil avec Konrad ce soir-là. La salle a applaudi à tout rompre. C’était l’hiver, il faisait froid dehors et l’Europe était un monde aimé, agréable où nous pouvions habiter. Comme le temps a changé en dix ans ! »

À la fin de ce dîner surprise, chaque invité offrait en cadeau un livre de son choix à Jacques que Passa Porta lui ferait ensuite parvenir. Nous avions choisi Tumbas. Tombes de poètes et poétesses (Actes sud), un recueil de textes écrits par Nooteboom qui s’était rendu aux quatre coins du monde sur les sépultures de grands poètes et écrivains, Stevenson sur son mont Vaea, Walter Benjamin à Portbou, en passant par Bioy Casares à la Recoleta, Proust au Père-Lachaise ou Kawabata dans une nécropole japonaise, le tout avec de superbes clichés noir et blanc de son épouse Simone Stassen.

Le 2 décembre dernier, après réception de l’ouvrage, Jacques nous a envoyé une longue lettre manuscrite, précieux souvenir désormais, comme tous ces SMS, ces mails et ces mots encourageants, passionnés, indignés, attentionnés qu’il avait envoyés au fil de ces longues années. Une lettre « testament » où il évoque la lecture de ce livre qui suscitait une émotion lui permettant « d’apaiser le deuil que je ressens de plus en plus chaque jour depuis la privation de mon frère ». Une lettre où il salue les écrivains, « ce genre d’êtres que je côtoie depuis si longtemps et qui ont ceci de particulier qu’ils ne s’en vont pas vraiment, puisqu’ils laissent des édifices de songes qui défient l’oubli ».

« Nous vivons des temps périlleux »

Mais, il s’y indigne aussi, très inquiet de l’état du monde que « nous » avons laissé aux nôtres : « Nous vivons des temps périlleux. Nous avons, du fait de nos âges, rien de personnel à craindre de cette époque. Mais ceux qui nous suivent ! (.) Quelle est cette situation que nous leur léguons, où avons-nous failli ? Par quoi avons-nous été abusés ? Avons-nous vraiment vu clair, ou avons-nous manqué de vigilance ? Et quand je dis “nous”, je parle au nom de notre caste, car c’en est une, celle des témoins supposés avertis, celle des supposés initiés. N’avons-nous pas failli ? Et est-il encore temps de corriger nos discours ? »

Ce 2 décembre 2019, Jacques concluait : « Ce beau livre est une mise en garde. La plupart de ceux qui reposent dans ces cimetières nous parlent encore. Le seul point rassurant, c’est que pour la plupart, ils ignoraient qu’ils seraient entendus au-delà de leur passage. Mais aucun n’a trahi ce qu’il pensait être sa vérité. »

En apprenant sa mort ce lundi, ses amis, ses compagnons et compagnes de route, tous ceux dont il a parrainé et encouragé les pas, se sont sentis encore plus seuls dans ce confinement qu’il a bravé jusqu’au dernier jour pour aller acheter ses journaux Gare du midi « parce qu’il y a plus de choix… » Ils sont privés de l’un de ceux, si rares et si précieux, qui les reliait entre eux autant qu’à la force et l’énergie des livres, des mots et des sentiments partagés.

La rédaction du Soir présente ses plus sincères condoléances à son épouse Claudia Ritter, si impliquée dans ses combats et ses passions, à sa fille Irina et à ses deux petits-fils Hugo et Nicolas.

Décès de Jacques De Decker: le chagrin des Belges flamands

Par Béatrice Delvaux

«
Un fantastique ambassadeur de la littérature néerlandophone.
»
« Un fantastique ambassadeur de la littérature néerlandophone. » - Mathieu Golinvaux.

A l’annonce du décès de Jacques De Decker, les hommages du monde culturel flamand pleuvent. Sigrid Bousset, ancienne directrice de Passa Porta, retient la figure d’un « pater familias » : « Jacques De Decker était à mes côtés en 2004 lors de la création de la maison internationale de littérature Passa Porta. Durant des années, il a donné à l’équipe des ailes, du courage et de la confiance, alors que nous développions Passa Porta en une maison co-communautaire avec un rayonnement international. Il a été infatigable dans le soutien à cette maison, qui correspondait parfaitement à sa mission personnelle : construire des ponts entre nos littératures en Belgique. Il maîtrisait aussi bien la littérature néerlandaise, française qu’allemande et faisait constamment des liens entre elles. Il était en cela unique. Il était comme un pater familias qui a chéri, encouragé les jeunes générations, soutenu leurs initiatives pour mettre la littérature belge sur la carte internationale. Je lui serai éternellement reconnaissante pour sa confiance paternelle. »

Pour Stefan Hertmans (Guerre et Térébenthine, Le cœur converti), Jacques De Decker était « un constructeur de pont et un guide charmant ». « La mort soudaine de Jacques De Decker me touche très profondément », réagit-il. « J’ai vu Jacques pour la dernière fois le 7 mars dernier à la Foire du livre où nous avons bu ensemble notre dernier verre de champagne – nous ne le savions pas alors. Jacques était pour moi le partenaire de conversation idéal : généreux, enthousiaste, curieux intellectuellement et jovial. Nous parlions alternativement les deux langues, car nous considérions le bilinguisme comme un signe de savoir-vivre intellectuel et de respect. Son érudition allait de pair avec une ironie élégante et le scintillement de ses yeux me suivra encore longtemps, comme tous les livres fascinants qu’il avait écrits. Et surtout, je vais être privé de l’amitié de ce constructeur de ponts et de ce guide charmant. »

Kristien Hemmerechts (Le Jardin des Innocents, La femme qui donnait à manger aux chiens) évoque « un fantastique ambassadeur de la littérature néerlandophone. »

David Van Reybrouck (Congo, Zinc, Mission) garde le souvenir d’« un gentleman avec un énorme savoir et un grand cœur ». « Jacques De Decker est décédé », écrit-il sur Facebook, « l’érudit improbable, le critique littéraire très apprécié en Belgique francophone. Je me suis souvent trouvé dans des débats avec lui et c’était toujours un plaisir : voir tant de connaissances, tant d’humanisme, tant d’esprit. Il était un constructeur de ponts parfaitement bilingue, un grand admirateur de Claus, un gentleman avec un énorme savoir et un grand cœur. Lorsque j’étais président de PEN Vlaanderen, j’ai aussi appris à connaître son engagement pour les écrivains en détresse. Son numéro est dans mon GSM et je ne l’effacerai pas. Dag Jacques, “merci pour tout, vraiment” (en français dans le texte) ».

L’hommage de Jean Jauniaux

Par J.-C.V.

Jean Jauniaux.
Jean Jauniaux. - D.R.

Plus que tout, Jacques De Decker était un ami – il m’appelait son « frère-ami » dans nos derniers échanges. Nos routes se sont croisées pour la première fois en 1970. Il était jeune professeur à l’Université de Mons où je commençais des études à l’Ecole d’interprètes internationaux. Nos chemins ne se sont plus jamais éloignés au fil de près d’un demi-siècle au cours duquel j’ai eu le privilège de le côtoyer dans cette infatigable vocation de défendre la littérature, l’art, la culture, les valeurs humanistes auxquels il tenait tant : les programmes européens de soutien à l’audiovisuel, à la traduction littéraire, les chroniques qu’il me donnait sur espace-livres.be, l’administration de PEN Belgique qu’il soutenait de toutes ses forces et aussi, plus régulièrement encore, la revue Marginales dont il m’avait demandé d’être rédacteur en chef.

Sa mort soudaine survient alors que nous mettions au point le nouveau numéro de la revue, à paraître à la fin du confinement, et que je préparais pour fêter ses 75 ans, un numéro hors-série qui rassemblera l’ensemble des éditoriaux qu’il a magistralement composé depuis septante numéros.

Dans la notice que l’Académie m’avait demandé d’écrire pour publication dans le prochain abécédaire, je concluais sa biographie en invoquant son œuvre, qu’il avait négligée pour se mettre au service des lettres « des autres », comme il le disait à propos de son prédécesseur, Albert Ayguesparse. Comme ce dernier, Jacques a continué jusqu’au dernier jour de son mandat à être cet « exceptionnel serviteur des lettres… des autres ».

Je manifestais alors le vœu qu’il ait dorénavant à cœur de mettre en œuvre cette injonction lue dans un poème inédit qu’il m’avait confié…

« Il savait que très tôt il lui faudrait créer (…)

sa légende à lui seul, son rôle dans la ronde,

dans cet arpent de temps qu’il pouvait gouverner. »

Hélas, son cœur trop vaste en a décidé autrement en cessant brutalement de battre. Peut-être est-ce dorénavant à nous, ses amis, ses proches, toutes celles et tous ceux qu’il a contribué à faire connaître, qu’il a encouragés, qu’il a soutenus, de faire en sorte que son œuvre complète soit rendue accessible.

L’hommage de Pierre Mertens

Par Pierre Mertens

Pierre Mertens.
Pierre Mertens. - Pierre-Yves Thienpont.

Au champ d’honneur des Lettres

Au mitan des années 60, j’avais un peu plus de vingt ans. Jacques, un peu moins. Nous nous sommes rencontrés chez un de ses professeurs de Lettres germaniques, tandis que j’achevais le Droit. Ce jour-là, il était en « permission » et portait l’uniforme.

Je ne pouvais pas me douter qu’il allait falloir tenir en lui, bientôt, un valeureux soldat qui guerroierait pour nos Lettres…

Depuis plus d’un demi-siècle, nous ne nous sommes plus quittés. Un dialogue ininterrompu, depuis le Théâtre-Poème, dans les pas de Molly Bloom – c’était l’Âge d’or – jusqu’à l’Académie. Nous n’avons pas toujours partagé les mêmes points de vue, mais avons toujours lutté pour les mêmes valeurs.

Non : cette mort ne nous laissera pas « sans mots », comme disent certains, mais avec le souci de les peser toujours davantage.

Nous en étions encore à nous débattre avec le départ de Marcel Moreau que, déjà, la disparition de Jacques nous abasourdissait. Nous laissant doublement incrédules et orphelins. Seuls les pauvres en esprit croient qu’un chagrin chasse l’autre. Il n’avait pas encore fait le deuil de son frère, qu’il chérissait tant, que nous en perdons un, aujourd’hui, en lui…

Nouvel Ulysse, il est rentré à Ithaque pour y mourir. Il vient de transmettre le gouvernail du vaisseau académique à un autre capitaine. Le devoir plus qu’accompli. Mais ne pensons pas qu’il nous laisse sans postérité. N’imaginons pas la vie sans lui.

De même que j’ai l’impression de l’avoir toujours connu, demain, une mémoire dont j’ai la faiblesse de croire qu’elle n’est pas ma moindre vertu, me le fera encore et toujours reconnaître.

L’hommage de Grégoire Polet

In memoriam Jacques De Decker, secrétaire perpétuel de l'Académie royale

Jacques De Decker est mort.

Dans la période du confinement.

J'ignore s'il est mort du virus ou d'un arrêt cardiaque,

mais je sais qu'il était porteur

de certaines qualités humaines

que les anciens nommaient vertus,

c'est-à-dire forces:

fidélité, intensité, constance,

autorité,

amitié, perspicacité, libéralité.

Son œuvre littéraire était faite

d'amour des gens

et de générosité de langue.

Son sourire perpétuel

cachait une solitude d'artiste.

Son regard était cristallin

et recevait beaucoup.

Homme de don,

Jacques, pendant quelques jours,

ton âme flottera encore parmi nous.

Qu'en nous elle nidifie,

bienvenue,

et vive en notre mémoire.

L’hommage de Daniel Salvatore Schiffer

Par J.-C.-V.

Daniel Salvatore Schiffer.
Daniel Salvatore Schiffer. - Alain Dewez.

Mon frère d’âme

Jacques fut, tant en son cœur qu’en sa raison, un homme d’exception : à l’intelligence vive mais au caractère doux, à la réflexion acérée mais à la sensibilité délicate, au style alerte mais à l’écriture ciselée. Bref : un homme doté d’une rare élégance, dans l’exigence de la pensée comme dans le raffinement de l’allure ! Il avait la grâce des seigneurs !

Jacques, pour moi, ne fut pas seulement, depuis près de vingt ans, le meilleur des amis : le plus fidèle, le plus loyal, le plus généreux, le plus attentif, le plus estimable, le plus profond, qui me gratifia des plus doctes et brillantes critiques, parfois même de la plus excellente ou incisive des préfaces, autour de quelques-uns de mes propres livres. Il fut aussi, au fil de ces longues conversations dont il me fit l’immense honneur de me rendre complice, celui avec qui j’avais régulièrement, dans son vaste bureau de cette vénérable institution qu’est l’Académie, les échanges intellectuels les plus féconds, intenses et cordiaux à la fois, où la pertinence de ses propos comme la bienveillance de son regard, de son large sourire et de ses yeux pétillants, n’avaient d’égale que la lucidité de ses analyses. Jacques, en effet, était un sage : un de ces rares et précieux sages, à l’image jadis d’un Socrate, d’un Erasme ou d’un Schopenhauer, comme il en existe désormais trop peu, aujourd’hui, au sein de notre pseudo-modernité. (…)

Avec le décès prématuré de Jacques De Decker, c’est un monument de la littérature belge, et plus généralement des lettres francophones, qui disparaît. La perte est considérable ! Le gouffre est béant, dramatique ! Le vide, cruel ! Et mon chagrin, comme celui de bon nombre de ses autres amis, ne se révèle pas moins, en ces sombres et douloureuses heures de deuil, incommensurable.

Adieu, donc, mon très cher Jacques, mon unique « frère d’âme » ! Paix à ton grand, profond et bel esprit ! Merci pour tout ce que tu m’as donné, offert sans partage ! Ma gratitude, pour toi, est éternelle ! Ma tristesse est sans fond, au-delà des mots : le comble pour un écrivain ! L’émotion me gagne ! Je te pleure, comme tous ceux – et ils sont nombreux – qui ont eu l’infini privilège de te connaître et d’être aimés par toi ! J’espère, un jour, te retrouver… Tu me manques, déjà, terriblement !

En attendant, je te laisse ici, à titre d’ultime présent en ce bas monde, cette salvatrice réflexion, pensée extraite de son Monde comme volonté et comme représentation, de ce cher Schopenhauer, sur lequel, m’avais-tu un jour confié, tu t’apprêtais à écrire un nouveau livre : « La mort est le génie inspirateur, le musagète de la philosophie. Sans elle, il n’y aurait sans doute pas de philosophie. »

«C’était un grand serviteur des Lettres»

Par Nicolas Crousse

Yves Namur.
Yves Namur. - D.R.

Yves Namur, qui a succédé en janvier à Jacques De Decker comme Secrétaire perpétuel de l’Académie de langue et littérature françaises de Belgique, n’a pas manqué de réagir à la disparition de son prédécesseur.

« Je l’ai suivi pendant dix-huit ans à l’Académie. Le jour où il en est devenu le Secrétaire perpétuel, j’en suis devenu membre. Il travaillait à l’Académie comme s’il était au bureau de la rédaction. Comme quoi, la salle de rédaction, qu’il avait connue au Soir, devait lui manquer.

C’était un homme dévoué, à son Académie comme à tous les écrivains. Il a été un très grand serviteur des Lettres, tout cela en mettant souvent entre parenthèses son œuvre. Il était d’une générosité extraordinaire. Il avait une grande écoute pour les autres. C’était un lecteur très attentif, et cela depuis une cinquantaine d’années. Il était sur tous les fronts – romans, théâtre, poésie. Et si optimiste ! Son enthousiasme semblait parfois sans limites. Notamment au sujet de la poésie, dont il était un immense défenseur. Sa dernière communication à l’Académie, l’an dernier, il la consacra à Fernando Pessoa. C’était peu de temps avant la disparition de son frère Armand, qui l’avait beaucoup affecté.

Sa mort, c’est un gouffre terrible pour notre monde des Lettres. »

Jacques De Decker, un infatigable passeur de littératures

Par Jean-Claude Vantroyen

Au Palais des Académies, lors du Prix Rossel, ce portrait de Lydia Flem, Bernard Pivot, Geneviève Damas et Jacques De Decker.
Au Palais des Académies, lors du Prix Rossel, ce portrait de Lydia Flem, Bernard Pivot, Geneviève Damas et Jacques De Decker. - Bruno d’Alimonte.

Après Le Soir, Jacques De Decker était toujours au Soir. En 1990, il n’est plus chef du service culturel. Mais il reste journaliste. Au début des années 2000, il préfère devenir indépendant puisqu’il prend en même temps ses fonctions, en 2002, comme secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. Ce n’est que vers 2013 qu’il cesse toute activité journalistique au Soir, même son billet hebdomadaire du supplément littéraire. Il se consacre totalement alors à ses trois grands enjeux : l’Académie, Passa Porta, la Maison internationale des littératures de Bruxelles, et la Foire du Livre.

Foire du Livre et Passa Porta

À la Foire du Livre, il est resté membre du conseil d’administration jusqu’au bout. Il avait joué un rôle important en poussant Hervé Gérard à la présidence il y a quelques années. Et en poussant l’accueil de la Flandre comme invité d’honneur de la Foire en 2019. Le Flirt flamand s’est d’ailleurs poursuivi en 2020, et sans aucun doute l’année prochaine.

À Passa Porta, qu’il voyait comme le lieu de toutes les littératures, il a pris la coprésidence francophone du conseil d’administration en 2013. Il a démissionné en septembre 2019 – tout en restant administrateur – pour se consacrer pleinement au centième anniversaire de « son » Aca, en 2020. Il n’a pu mener cette mission au bout.

Secrétaire perpétuel

Mais, en dix-huit ans de secrétariat perpétuel, il a magnifiquement développé le travail de l’Académie en faveur des lettres belges. C’est ainsi qu’il a beaucoup œuvré pour accueillir Amélie Nothomb et Jean-Philippe Toussaint comme membres de l’Académie. C’est ainsi aussi qu’il a poussé à la redécouverte de ce géant du XIXe siècle que fut Camille Lemonnier. Les éditions de l’Académie ont publié une biographie de l’auteur de Un mâle et un recueil de ses nouvelles. C’est ainsi aussi qu’il a permis de découvrir Marie-Thérèse Bodart, décédée en 1981, l’épouse du poète Roger Bodart et la mère d’Anne Richter. L’Académie a publié trois de ses romans en un seul volume.

« C’est la fonction de l’Académie de publier ce genre de livres », nous expliquait alors Jacques De Decker. « Nous sommes vigilants sur la question du patrimoine. Ça faisait un temps que cette écrivaine nous intriguait. On est allés voir les romans. On a été assez giflés. Les trois livres sont tellement originaux dans le fond, violents dans le propos, visionnaires avec des éléments fantastiques et une force psychanalytique. C’est un joyau de la littérature belge qu’on avait complètement oublié. Et c’est d’une grande modernité. »

La littérature belge

La littérature belge, ce fut le cheval de bataille de Jacques De Decker. Même s’il traduisit nombre de pièces de théâtre de l’allemand principalement, même s’il écrivit une biographie de Wagner, c’est d’abord la littérature belge qui comptait pour lui. Francophone et flamande. Contre l’avis de nombre de contemporains, il continuait à parler d’écrivain belge. « Parce qu’un écrivain n’est pas seulement le produit de sa langue, mais du cadre dans lequel il vit, de son environnement social et historique qui forge un imaginaire collectif. » Il persistait à voir un sens aux mots « littérature belge » : « J’en suis convaincu. Je sais que tout le monde ne pense pas comme moi mais il reste une part d’identité commune qu’on ne perd pas. »

Ce fut d’ailleurs le sens de son travail comme critique littéraire. Dans La brosse à relire, une anthologie de ses chroniques écrites dans Le Soir publiée par Luce Wilquin puis par Espace Nord, on voit bien tout l’amour qu’il portait à ces lettres belges. Il parle de Véronique Bergen et d’Eric-Emmanuel Schmitt, de Pierre Mertens et de Francis Dannemark avec beaucoup d’enthousiasme dans ces « papiers » qui « ont contribué à forger une opinion et à lancer des engouements », comme il l’écrivait lui-même. L’enthousiasme, c’est sans doute la qualité qu’on reconnaîtra en premier lieu à cet admirateur passionné et passionnant. Jacques De Decker était un infatigable passeur de littératures.

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