Carte blanche: «A Anderlecht, il est temps de passer d’une culture du contrôle à une culture du dialogue»

Carte blanche: «A Anderlecht, il est temps de passer d’une culture du contrôle à une culture du dialogue»

Le statut de bourgmestre de M. Fabrice Cumps l’oblige probablement à condamner et à réprimer les émeutes survenues samedi après-midi à Cureghem. Il est sans doute de son devoir de restaurer l’ordre public et de limiter les dommages faits aux personnes, à l’espace public et aux biens privés. À défaut de ressources supplémentaires pour les politiques sociales, sa fonction mayorale l’autorise toutefois à adopter une politique plus préventive du maintien de l’ordre public et à réduire le travail punitif des forces de l’ordre. La fuite tragique d’un jeune homme de 19 ans devant un contrôle d’identité témoigne en effet de la faible confiance des jeunes des quartiers populaires et d’immigration à l’égard de la police. Plus que d’autres, ils subissent des contrôles policiers du fait de leur présence dans les espaces publics, qui la rendent illégitime et problématique.

À Cureghem, les autorités communales ont négligé les populations pendant plusieurs décennies en les stigmatisant, en les assimilant à des classes dangereuses et en y intervenant peu*. Pour partie ancienne, cette gestion communale faite de discriminations et de racisme politique reste dans la mémoire des jeunes, qui la lient au faible nombre d’infrastructures et à la fréquence des contrôles dans leur quartier.

Des politiques publiques ont pourtant réinvesti ces quartiers. D’une part, des politiques sociales guidées par un référentiel social-sécuritaire, selon les termes du sociologue A. Rea (ULB), ont veillé à procurer des activités pour pacifier les espaces publics. D’autre part, la revitalisation du croissant pauvre initiée par la Région bruxelloise à la fin des années 1990 a certes contribué à rénover les espaces publics, mais elle a aussi entraîné une gentrification et suscité des projets immobiliers visant à attirer des ménages plus aisés.

Un sentiment d’exclusion exacerbé

Toutefois, les contrôles policiers n’ont jamais cessé. Soupçonnés d’abord de délinquance, les jeunes ont ensuite été mis sous surveillance dans le cadre du Plan Canal destiné à débusquer les formes de radicalisation. Or, de tels soupçons et contrôles exacerbent toujours le sentiment d’exclusion et de discrimination dans l’espace public que ces jeunes vivent également dans le monde scolaire ou de l’emploi, car ils se soldent plus souvent par une interpellation. Ce contexte favorise des rapports négatifs avec la police.

Dès lors, pour limiter les réactions de fuite face aux forces de l’ordre, il faut rétablir les relations avec les populations. Le contrôle et la répression ne suffiront pas à les faire surgir. Cette approche relationnelle ne peut être déléguée aux autres services au nom d’une rationalisation des ressources. Il s’agit bien là d’un choix politique. L’action communale et policière doit renouer avec la proximité.

Par ailleurs, durant le confinement, la continuité des formes de contrôle dans des lieux où la densité rend les conditions de vie déjà difficiles questionne l’opportunité et la proportionnalité de la réaction. Elle alimente en tout cas le procès en discrimination et en racisme des forces de l’ordre. Était-il prudent pour la vie du jeune conducteur et des autres usagers de l’espace public de se lancer dans une course-poursuite ? Du moins n’était-ce pas la seule option possible. Les dispositifs de techno-surveillance dont les communes et les services de police disposent auraient permis de retrouver rapidement le contrevenant. Toutefois, la mise en œuvre de telles alternatives suppose de changer la culture d’intervention policière et d’opter pour des pratiques plus pacificatrices.

Les connaissances scientifiques sur ces quartiers sont désormais disponibles en grand nombre, notamment grâce aux financements régionaux. Elles attestent du contexte difficile dans lequel ces jeunes vivent et de leur rapport délicat à l’autorité résultant de leurs expériences scolaires, du racisme et du blocage de l’ascenseur social. Elles ont également démontré les effets délétères des démêlés avec la police sur les trajectoires de ces jeunes. Il faut ajouter à cela l’expertise construite par les acteurs de terrain (publics et associatifs) et les investigations journalistiques. Aujourd’hui, il n’est plus possible de les ignorer, sous peine d’anéantir les efforts des acteurs communaux (éducateur.trice.s de rue, animateur.trices, services jeunesse…), régionaux (Actiris) et associatifs (maisons de jeunes, centres de jeunes, centres culturels…) pour renforcer le lien de confiance et la capacité d’agir de ces populations sur leur avenir.

Des pistes à explorer

À la suite des événements de vendredi, une cellule de crise aurait dû voir le jour immédiatement et les autorités communales auraient dû se tenir prêtes à répondre aux interpellations, au lieu d’attendre la formation de rassemblements prévisibles au vu des épisodes d’embrasement du quartier par le passé. Il existe des alternatives à la réaction répressive. Il faut les explorer si l’on veut être en mesure de prévenir l’explosion sociale.

Enfin, la disqualification des motivations des jeunes émeutiers sera sans doute dommageable pour Anderlecht et les communes avoisinantes. Elle continuera à alimenter la défiance d’une partie des habitants des quartiers sensibles vis-à-vis des pouvoirs publics, communaux ou autres. Un tel discrédit occulte en effet la dimension politique de cette émeute : dénoncer le caractère discriminatoire de l’intervention policière et réclamer l’arrêt de ces pratiques.

Il est temps de passer d’une culture du contrôle à une culture du dialogue. En tant que jeunes et futur.e.s citoyen.ne.s, ces jeunesses bruxelloises, qui habitent en nombre dans les quartiers centraux et péri-centraux, méritent plus de reconnaissance et moins de suspicion. C’est avec et pour ces jeunes qu’il faut construire le futur de notre capitale cosmopolite, et non contre eux.elles, si nous voulons enrayer les perspectives sombres qui sont annoncées.

* Sacco M. 2010, « Cureghem : de la démolition à la revitalisation », Brussels Studies, nº 43.

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