«Du désir à la réalité»

«Du désir à la réalité»

Depuis le début du confinement, une vague d’optimisme point dans l’espace médiatique, se réjouissant de l’aubaine pour un changement de cap climatique et social. Occupés à affirmer que la crise du coronavirus a montré les fragilités de la « mondialisation heureuse » et à en prédire la fin, ces commentateurs en oublieraient presque qu’en politique, il ne suffit pas d’avoir raison. Il faut surtout être en mesure d’en convaincre une majorité puissante et agissante, sans quoi on court le risque de voir l’histoire récente se répéter.

En effet, la grande Récession de 2008 a aussi été considérée comme l’illustration des limites du modèle néolibéral et devait provoquer sa révocation ; c’est pourtant tout le contraire qui s’est produit. Plus rangés que jamais derrière leur dogme économique, les dirigeants politiques européens de tous bords ont imposé l’austérité comme un mal nécessaire, attribué la responsabilité de la crise au gaspillage des finances publiques grecques, et renvoyé les individus à leur mauvaise gestion de l’épargne.

Plus de dix ans plus tard, aucun des mouvements de contestation qui sont nés dans son sillage (Occupy Wall Street et la nouvelle gauche américaine, les mouvements sociaux du Sud de l’Europe et de France, les partis « populistes de gauche », etc.) n’est parvenu à renverser sensiblement ce modèle. C’est qu’une idéologie économique ne disparaît pas par enchantement sous prétexte que les faits l’invalideraient, et que la transformation du rapport de force que ces mouvements de contestation ont induite n’a pas été suffisante. À vrai dire, les effets les plus manifestes de la crise de 2008 ont plutôt été dans le sens d’une intensification de la logique néolibérale : coupes dans les services publics, continuité du modèle de financiarisation de l’économie, pénalisation accrue des chômeurs, etc.

Face à la pandémie, le discours dominant de 2020 ressemble à s’y méprendre à celui de 2008 : il faut viser le retour rapide à la « normalité » économique, les mesures de surveillance sont une nécessité vitale, la Chine est la source du mal et les individus qui ne respectent pas les règles de distanciation sociale deviennent les ennemis de l’effort collectif. Les choses sont claires : il n’y aura pas de prise de conscience spontanée des classes dirigeantes et, sans contestation massive, les conséquences de la crise iront probablement une fois encore dans le sens d’une intensification des logiques existantes. L’accentuation presque automatique de la concentration du capital, d’abord : Amazon survivra sans trop de difficulté à la (relative) paralysie de ses activités, pas la librairie du coin. L’intensification de la logique austéritaire, ensuite : arguant de la nécessité de soulager les finances publiques après l’effort consenti pour lutter contre l’épidémie, les dirigeants politiques nous affirmeront « qu’il n’y a pas d’alternative » à travailler plus, plus longtemps, dans de moins bonnes conditions et en bénéficiant de services publics toujours plus réduits. La rigidification du bras coercitif de l’Etat, enfin : la gestion des risques sanitaires, économiques et environnementaux pourra justifier le recours à des mécanismes de surveillance toujours plus contraignants et intrusifs.

L’actualité de ces dernières semaines – avec son lot d’interpellations policières absurdes et son climat de délation entre concitoyens – nous montre à quelle vitesse de telles dynamiques peuvent se normaliser. Un capitalisme plus monopolistique, une exploitation du travail plus intense et une société plus surveillée, voilà ce qui, selon toute probabilité, nous attend. Pas tout à fait le tableau idyllique.

La seule possibilité d’inverser la direction du changement de nos sociétés – ce que la crise, cette formidable « opportunité », rendra plus difficile – sera de lutter politiquement, de renverser durablement le rapport de force actuel. Il ne suffira plus de mener des luttes sectorielles destinées ici à revaloriser des pensions, là à interdire l’utilisation d’un produit nocif ou à améliorer les procédures de recueillement des plaintes relatives aux violences domestiques. Il s’agira d’imposer un projet de société alternatif global et cohérent. À ce titre, toute tentative sera condamnée à l’échec si elle ne vise pas simultanément :

· l’établissement d’un nouveau contrat social, qui renverse complètement l’ordre de la contrainte en soumettant la logique du marché aux exigences sociales et environnementales, et non l’inverse ;

· la réalisation d’un processus constituant, qui redéfinisse les mécanismes même de la décision politique et le fonctionnement la démocratie en multipliant les espaces de participation populaire et les moyens de contrôle des élus ;

· la mobilisation de nouveaux acteurs pour dépasser le cercle des interlocuteurs habituels (partis et syndicats) et donner voix aux couches les plus vulnérabilisées et invisibilisées (travailleurs précaires, mères célibataires, personnes handicapées, sans-papiers, sans-abris, analphabètes, etc.).

Qu’on s’entende : sans construire un front large et puissant capable d’imposer ces trois exigences, cette crise approfondira les mécanismes néolibéraux et renverra les progressistes à leurs espoirs naïfs. Il ne s’agit plus d’espérer ou de demander, mais bien d’utiliser tous les moyens nécessaires afin de renverser l’ordre et de s’affranchir des cadres institutionnels et politiques établis. Sans quoi, cet énième hoquet de l’histoire sonnera comme une défaite retentissante pour les progressistes. Une de plus.

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