«Reconstruit-on à l’identique?»

«Reconstruit-on à l’identique?»

Voici maintenant un an, Notre-Dame de Paris brûlait. Sans rapport avec les circonstances actuelles, me diriez-vous. Vraiment ? Une fois le long spectacle de ravage par le feu terminé, enduré tant par les croyants que par les personnes sensibles au patrimoine culturel, s’est posée une question fondamentale : reconstruit-on à l’identique ? Cette question fait sens dans la mesure où il s’agit d’une construction humaine, fruit de travaux entrepris à différentes époques apportant chacun une pièce à l’édifice. Outre l’effort important de reconstruction consenti par cette génération se joue également l’héritage voulu de ce patrimoine aux générations futures et, pourquoi pas, la possibilité d’y inclure une trace si possible positive de notre époque. Si une telle question de reconstruction à l’identique peut se poser pour une œuvre unanimement considérée comme un chef-d’œuvre, se serait-on posé cette même question si la juxtaposition de ces différents travaux avait conduit à une cathédrale en mode patchwork qui se serait de toute façon écroulée prochainement ?

Dans le cadre de cette pandémie, nous sommes toujours en train de compter nos morts et de protéger nos vivants. Cela ne nous empêche cependant pas de réfléchir à l’après. En particulier, en Belgique, la constitution du groupe d’experts chargé de mettre au point une stratégie de déconfinement fait l’objet de critiques pour son centrage unique autour des questions sanitaires et économiques laissant peu de place à l’humain, notamment la santé mentale. Au-delà de la nécessaire prise en compte des différentes perspectives de notre société, ne devrait-on pas aller au-delà d’une volonté de retour à la normale et également se poser cette même question : reconstruit-on à l’identique ? La reconstruction de notre société est nécessaire et nul n’ignore qu’elle aura un coût énorme. Elle engagera également les générations futures. Leur laissera-t-on, en sus d’une société sur le déclin, les dettes additionnelles contractées, soit « l’ardoise d’un emplâtre sur une jambe de bois », ou pourrions-nous également en profiter pour leur transmettre une société pétrie d’avenir ?

Le but de cette réflexion n’est pas de discuter en quoi notre mode de vie actuel, ou plutôt de passé récent, ne répond plus aux attentes de la plupart d’entre nous. Le cap poursuivi par notre société, centrée autour du capitalisme à tout prix, génère un nivellement vers le bas de la condition humaine, un individualisme exacerbé et une extorsion envers la Nature de plus en plus criants voire inquiétants laissant présager une chute façon Rome Antique. Plus précisément, notre aire contemporaine ressemble à une fin de Monopoly où un groupe de plus en plus réduit de nantis continue tour à tour de mettre à sac le plus faible d’entre eux, le tout pour une fin inéluctable pour la plupart des participants. Serait-ce l’occasion de recommencer une nouvelle partie ? Voire mieux, inventer un nouveau jeu pétri d’avenir ?

Utopique ce nouveau jeu pétri d’avenir ? Peut-être, encore que… Prenons le cas des sociétés. L’État c’est-à-dire nous, va investir massivement pour redresser le pays. Devons-nous réaliser cet investissement de façon aveugle sans demander de compte, tel que cela a été le cas pour le sauvetage des banques, ou est-ce l’occasion de changer de cap en favorisant de nouvelles pratiques tendant vers une société plus juste ? Un fait marquant concerne l’inégalité des salaires au sein des sociétés. Pour bénéficier d’une aide, nous pourrions prévoir en tant que décideur-payeur qu’une société demanderesse s’engage à réduire l’écart entre la plus grosse rémunération et la plus faible à un facteur de 10 maximum. Dans cette approche, rien n’empêche une société de continuer à faire ce que bon lui semble mais pour bénéficier de l’aide de la collectivité, elle devra maintenant (vraiment) contribuer au bien-être de celle-ci.

Utopique ce nouveau jeu pétri d’avenir ? Peut-être, encore que… Prenons le rôle de l’État. Notre situation actuelle démontre sans ambiguïté le risque encouru de notre cap actuel, soit un désinvestissement assumé des missions de l’État tendant principalement vers une organisation collective à moindre coût. Le dévouement sans relâche mais non sans risque de nos héros du quotidien reprenant notamment le personnel médical, le personnel de sécurité et les services de voiries permet de pourvoir tant bien que mal aux tâches essentielles nécessaires à la survie de notre société. Cette bravoure exceptionnelle ne cache cependant pas la faiblesse des capacités de résilience de notre État face à des situations éloignées du « business as usual ». Un fait marquant concerne l’appel au secours pour des masques de protection au géant Alibaba. Voulons-nous vraiment, dans un pays considéré comme développé, conditionner notre survie aux œuvres de bienfaisance d’une multinationale ? Notre prise de conscience récente du rôle fondamental de nos héros du quotidien mériterait d’aller au-delà du stade des applaudissements de 20 heures pour un lendemain d’avantage soutenu.

Utopique ce nouveau jeu pétri d’avenir ? Peut-être, encore que… Prenons le cas de la globalisation. La globalisation actuelle s’est principalement orientée autour de l’organisation du commerce mais peu autour des valeurs naturelles entourant ces échanges. Est-ce que nous voulons (continuer à) échanger un chat noir dans une boîte noire ou voulons-nous d’avantage ? Un fait marquant concerne l’imbroglio autour des commandes de masques de l’État belge à l’étranger. Sans discuter à nouveau du champ des missions de l’État (est-ce que ceci ne ferait-il pas partie des missions de l’État de disposer dorénavant d’une capacité de production de masques ?), ne pourrions-nous pas aussi conditionner les échanges internationaux à des valeurs partagées entre autorités publiques de sorte à pouvoir vraiment se faire confiance ? Cette confiance ne couvrirait pas seulement la qualité intrinsèque de la marchandise vendue mais aussi les conditions de travail de ceux qui l’ont fabriquée.

Utopique ce nouveau jeu pétri d’avenir ? Peut-être, encore que… Prenons le cas de notre vie au sein de notre cocon familial mis à mal par les obligations (socialement obligées ?) du quotidien. Ce confinement imposé nous ramène à un mode de vie plus proche de nos parents voire nos grands-parents où la surconsommation de produits et d’activités n’est plus au menu du jour. Un fait marquant est la (re)découverte de plaisirs simples tel que l’humour, intrinsèquement non confinable à un espace réduit. Est-ce que la future PS5 nous permettra d’aller plus loin que notre (vieux) vélo ? C’est en tout cas à nous de voir vers où nous voulons aller.

Dans ce malheur, naît l’espoir vers un monde meilleur. Laisserons-nous uniquement le regret de nos proches disparus et des dettes à nos générations futures en souvenir de cette pandémie ou pourrons-nous être fiers d’y avoir saisi l’occasion d’un sursaut vers un nouveau cap ? À l’image des artisans restaurant Notre-Dame, soyons les bâtisseurs d’un nouveau millénaire pétri d’avenir.

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