«Covid 19: un avant et un après? Après le temps des docteurs, celui des électeurs»

«Covid 19: un avant et un après? Après le temps des docteurs, celui des électeurs»

Il est évident qu’il y aura un avant et un après covid-19, que ce soit dans la manière d’envisager notre rapport aux autres ou que ce soit dans le fonctionnement de notre société, de manière plus générale. » Ce sont les mots de la Première Ministre Sophie Wilmès, le 5 avril.

Avant et après elle, c’est la teneur du message de beaucoup d’acteurs politiques, socio-économiques, du monde intellectuel et autres.

Quelqu’un m’a un jour appris qu’il faut toujours se méfier, surtout en politique, des propos qui commencent par « Il est évident que ». Une évidence s’impose d’elle-même. Elle n’est pas politique. Elle n’a pas besoin d’être débattue, délibérée, précisée, adoptée et étayée. Pourtant, la question de savoir s’il y aura un « avant » et un « après » est une question qui relève du champ de la décision politique et non de lois naturelles.

En démocratie, c’est aux citoyens de tirer des leçons d’une crise telle que celle du « Covid 19 », et de confier un mandat à leurs représentants à cette fin. Une fois la propagation du virus endiguée et la situation sanitaire totalement sous contrôle, il serait, d’un point de vue démocratique, incompréhensible qu’un scrutin ne soit pas organisé, précédé d’une campagne électorale de qualité, pour arbitrer les leçons, choix et priorités pour le « monde d’après ».

Entre le retour le plus rapide possible au monde d’avant, et à ses (dés)équilibres sociaux, économiques, politiques et environnementaux, et la remise en cause fondamentale du fonctionnement de notre société, toutes les nuances de l’éventail doivent pouvoir légitimement s’exprimer. Quand un événement bouleverse à ce point les fondements d’une société, ses règles de vie, ses perspectives, il est indispensable que les citoyens, et non les seules élites politiques ou économiques, soient amenés à fixer la voie des prochaines années.

On peut facilement anticiper certaines réticences et objections. « On n’a pas de temps à perdre pour ces élections et autres petits jeux ». Certes, il ne s’agit pas de précipiter un retour aux urnes avant que la crise sanitaire ne soit derrière nous, ni de bâcler le temps fondamental de la campagne électorale. Mais, ce serait une erreur de croire que tenir les citoyens à l’écart de la décision permette de gouverner efficacement et durablement. Comment fixer une feuille de route durable et légitime, qui mobilise le plus largement de nombreux pans de la société sans l’exercice démocratique par excellence ?

La seconde guerre mondiale a pris fin le 8 mai 1945. Elle a fait plus de 60 millions de morts, dont environ 45 en Europe. Détruit des villes et villages entiers. Mis à mal les capacités de production des économies, leur monnaie, leurs infrastructures.

On a quand même « pris le temps » d’organiser des élections générales le 17 février 1946 en Belgique. Au Royaume-Uni, un scrutin fut organisé dès le 5 juillet 1945. En France, les électeurs furent appelés aux urnes au cours du mois d’octobre de la même année.

Il est d’ailleurs difficile de prétendre, sans faire sourire, que notre État est dirigé depuis de nombreux mois par un gouvernement aux fondements solides, doté d’un programme de législature ambitieux, et qu’il serait par conséquent irresponsable de venir perturber sa cohésion et la dynamique de ses importants chantiers en cours.

D’autres utiliseront cet argument « du temps à ne pas gaspiller inutilement » pour des raisons parfaitement symétriques aux nôtres : éviter un débat démocratique sur les conséquences à tirer de la crise. Leur capacité à faire entendre – littéralement – leur voix et faire prévaloir leur vision de l’après, est bien plus forte sans élections et sans débat public.

Pour Pieter Timmermans, le patron des patrons, la situation que nous connaissons aujourd’hui « n’est pas une question d’argent, mais d’efficacité des soins de santé » et que « là où des manquements ont été constatés, il conviendra peut-être (sic) de mettre plus d’argent », restant « convaincu qu’il y a peut-être des économies possibles dans d’autres parties des soins de santé »(L’Echo, 10 avril 2020). C’est son droit de l’exprimer et il n’a pas vraiment besoin d’élection pour faire entendre sa voix. Les médias lui sont largement ouverts. Ce n’est pas un reproche, Timmermans joue son rôle, juste un constat.

Par contre, l’écrasante majorité des citoyens n’ont essentiellement que leur bulletin de vote pour se faire entendre.

Ceux qui plaideront pour ne pas s’embarrasser d’élections trop vite redoutent peut-être aussi que la campagne ne coïncide trop avec le témoignage du vécu des « soldats » revenus du front, qui ont eu à combattre la pandémie ou y être confronté en 1ere ligne parfois comme véritable chair à canon.

Il y a évidemment le secteur des soins de santé et ses personnels, dont les appels de détresse à propos de leurs conditions de travail précédaient la crise. Celui des maisons de repos. On pense aussi à d’autres catégories de travailleurs, largement invisibilisés dans le temps « d’avant » sinon méprisés, dont l’utilité sociale a éclaté au moins provisoirement au grand jour, de même que leurs conditions de travail avant ou pendant la pandémie : les caissières, ouvriers de la logistique, personnel des transports, du nettoyage, des services de propreté, et d’autres encore.

Leur parole aujourd’hui compte davantage symboliquement. On les appelle des héros. Beaucoup les applaudissent. Mais qu’en sera-t-il sous peu, une fois réinstallés dans leurs « casernes » ou de retour à la vie « civile » ?

Des voix de plus en plus nombreuses évoquent la nécessité de mettre en place une commission d’enquête parlementaire pour tirer des leçons de la crise. Bien sûr, des responsabilités politiques doivent pouvoir, le cas échéant, être engagées sur l’anticipation et la gestion de la crise. Mais force est de constater que les commissions d’enquête ne permettent pas toujours d’atteindre cet objectif. Elles sont souvent utilisées comme « soupapes », offrant parfois la mise à mort publique de quelques responsables, afin de facilement reprendre le cours des choses comme… avant.

Enfin, s’il ne devait y avoir qu’un argument pour plaider en faveur d’un retour aux urnes dès que la propagation du virus aura été maîtrisée, c’est la caducité des programmes électoraux de mai 2019 ; donc du mandat issu du dernier scrutin.

Des estimations vieilles déjà de plus de deux semaines évoquaient une explosion du déficit public, qui pourrait s’élever à 7 % du PIB – soit 30 milliards d’euros –, contre 2,8 % avant la crise. La récession économique conduira à un nombre important de faillites. Le chômage temporaire de centaines de milliers de travailleurs cédera la place tôt ou tard à des pertes d’emploi (100.000 chômeurs en plus en 2020 selon le FMI) et de revenus pour une partie importante d’entre eux.

N’est-ce pas la moindre des choses de solliciter des acteurs politiques de nouvelles propositions, idées, pistes et solutions concrètes pour faire face à ce contexte radicalement nouveau, et permettre ainsi aux citoyens de renouveler le mandat de leurs représentants en connaissance de cause ?

L’enjeu de tenir un scrutin à l’issue de la crise sanitaire n’est pas d’espérer la victoire de tel ou tel parti. Rien ne permet d’anticiper un résultat. En revanche, il s’agit d’assurer que ces leçons de la crise soient bien au cœur du débat public et arbitrées par les citoyens. Quelle qu’elle soit, c’est à eux de dresser la feuille de route du monde d’après.

L’auteur tient à préciser par souci de transparence qu’il est membre du PS, même s’il s’exprime à titre personnel

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