Carte Blanche: «Comment poser la question des technologies de traçage de manière politique?»

Thomas Berns.
Thomas Berns.

La question de la technique s’invite de manière toujours plus constante dans le cadre de la crise sanitaire que nous vivons. Il est donc urgent d’apprendre à développer correctement notre approche dans ce cadre, et plus précisément d’apprendre à questionner politiquement les enjeux techniques et technologiques. La nouvelle question qui s’impose très légitimement dans le débat public est celle du traçage des individus par le biais d’applications numériques. Ce traçage serait une solution essentielle pour un déconfinement réussi, tout en reconnaissant que cette solution réclame d’être balisée pour une série de motifs éthiques.

Notons immédiatement les limites inhérentes au problème ainsi posé, qui laisse entendre que la ressource technique en question serait en tant que telle bonne et efficace et que seule sa gestion devrait être surveillée, comme s’il s’agissait d’un simple outil disponible – disons un marteau – dont il s’agirait de s’inquiéter des usages qu’on en fera – enfoncer un clou est incontestablement légitime, mais pas marteler la tête de son voisin. Or ceci ne vaut pas pour les technologies de tracking envisagées, lesquelles doivent être questionnées différemment, c’est-à-dire de manière intégralement politique, précisément parce qu’elles ne sont pas disponibles comme quelque chose de circonscrit dont on peut se servir et ensuite ranger.

Deux mauvaises focalisations accompagnent invariablement une telle approche, en ne faisant que la renforcer, c’est-à-dire la dépolitiser. D’abord, on s’inquiète de savoir si l’usage qui en sera fait est bien intentionné, ou encore si on peut restreindre les possibilités d’usage mal intentionné. Concrètement, il s’agirait de veiller à ce que les données collectées soient réservées à la seule interaction entre l’usager et l’application de tracking, et ce pour la seule période de crise sanitaire. En considérant les choses de la sorte, on se contente de se demander, comme pour le marteau, s’il risque de tomber dans de mauvaises mains, et on nie absolument le fait que l’application est elle-même partie prenante au problème à questionner, et ce non pas au nom des intentions de ceux qui les produisent ou les utilisent, mais au nom des dépendances massives qu’elles créent et des fragilités qui en découlent. Il faut au minimum exiger que le débat s’organise ici en signalant explicitement quels sont les différents opérateurs qui proposent les applications en question, de manière à ce que ces dernières apparaissent nommément, en quelque sorte comme des sujets politiques qui participent à notre environnement avec tous les réseaux qui les nourrissent ou s’en nourrissent. On en est loin !

Ensuite, l’approche actuelle du problème est balisée par la sacro-sainte question du consentement des usagers : l’utilisation doit être strictement volontaire – nous sommes, nous au moins, dans un état de droit ! Cet enjeu fait pitié : cela fait désormais vingt ans que l’on se soucie de la question d’un consentement un tant soit peu éclairé en matière technologique, en ne cessant de déplacer ce consentement vers sa portion la plus congrue, pour constater qu’il fait toujours défaut sous cette forme individuelle, sinon comme une sorte de geste réflexe. Une nouvelle fois, c’est sous une forme politique et collective que l’on doit questionner ce problème, sans se réfugier (parce qu’il s’agit de cela) derrière la non-réponse que nous offre un pseudo-consentement individuel. On en est loin à nouveau. Pire encore, on raisonne à l’envers ; on entend en effet qu’il « faut » au minimum que 60 % de la population consente à utiliser l’application sinon ça n’ira pas ; ou encore on se demande comment résorber une fracture numérique qui risque de paralyser le processus et dont les « victimes » sont aussi des proies de premier choix de la situation épidémique. De telles considérations montrent de la manière la plus évidente que le débat est simplement nié, que la solution proposée est évidente et ne réclame même pas d’être développée !

Mon but n’est pas ainsi de plaider nécessairement contre l’utilisation d’une telle technologie dans la situation épidémique que nous traversons, mais seulement de pointer une absence radicale de culture de la technique (comme j’ai pu le faire déjà à propos de l’enseignement à distance à l’université ) et de réclamer que les questions liées à l’utilisation massive des technologies soient posées et élaborées de manière politique.

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