«Si l’art peut un jour sauver le monde, c’est aujourd’hui!»

«Si l’art peut un jour sauver le monde, c’est aujourd’hui!»
Bruno d’Alimonte.

Le secteur de la culture a été très lourdement touché par le confinement. L’obligation de rester chez soi empêche de se rendre à des concerts ou expositions, en cette période où nous avons justement besoin de réconfort, d’idées créatives et d’émerveillement… L’art ne peut bien sûr pas faire disparaître le coronavirus, seule la science le peut, mais il se révélera bientôt indispensable pour panser les plaies laissées par cette crise.

Les grands événements sont interdits jusqu’à la fin août, mais qu’en est-il des expositions, des concerts dans des petites salles, des conférences ? La décision à ce sujet tombera le 3 mai prochain.

Un effet papillon complexe

« L’art peut-il sauver le monde ? » C’est la question que feu Eric Antonis avait posée alors qu’il était intendant d’Antwerpen 93, le projet qui plaça Anvers en capitale européenne de la culture en 1993. Aujourd’hui, c’est plutôt la question inverse qui est de mise : « le monde peut-il sauver l’art ? »

Le confinement dû au coronavirus a touché de plein fouet de nombreux secteurs, mais le coup est particulièrement dur pour celui de la culture et de la créativité. Ce secteur représente 4,2 % du PIB de l’Union européenne. La fermeture de musées et de salles de concert et l’interruption des productions de films et séries télévisées ont un impact sur d’autres secteurs également. Les agriculteurs devront ainsi détruire des centaines de milliers de kilos de leur production de pommes de terre, car qui dit pas de festivals cet été, dit chute des ventes de frites. Et ce n’est là qu’un exemple parmi tant d’autres d’un effet papillon complexe.

Avantages et limites du digital

Heureusement, Internet permet aujourd’hui de rester en contact, quel que soit l’endroit où l’on se trouve. Les musiciens, chanteurs, réalisateurs et écrivains parviennent à maintenir le lien avec leur public grâce au digital, et ce constat est rassurant.

Il est évident que le confinement permet au secteur de la culture de développer son offre digitale : à l’avenir, de plus en plus d’expositions pourront être visitées par écran interposé, tandis que des conférences, concerts et pièces de théâtre seront toujours plus diffusés en streaming. Mais nous savons tous pertinemment qu’un concert de musique classique ou un opéra n’éveillera jamais la même émotion vu à l’écran. Et nous sommes encore loin d’un business model. Le message est clair : le secteur ne survivra pas à la crise, d’un point de vue économique, sans un soutien important de la part des autorités. Une affirmation qui vaut d’ailleurs pour à peu près tous les secteurs.

L’homme, cet animal social

Le penseur français Blaise Pascal (1623-1662) nous a appris que « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » Les hommes sont des animaux sociaux. Ils se nourrissent de nouvelles sensations, de contacts, de rencontres et d’idées. La solitude et le silence peuvent être salvateurs pour se remettre d’une période compliquée, mais s’ils perdurent, ils peuvent laisser place à la dépression et, à terme, à la folie. Dans ce contexte, la crainte du psychiatre Dirk De Wachter de voir un pic d’affections psychologiques après la crise du corona semble justifiée. Peut-être devrons-nous bientôt prescrire des événements culturels aux personnes vulnérables, à la place d’antidépresseurs ?

L’art et la culture n’ont aucun effet sur le coronavirus. Seule la science et une bonne dose de discipline de la part de la population peuvent changer les choses. Mais l’art peut devenir un vaccin qui nous aidera à mieux comprendre et à digérer la période « post-corona ».

Rouvrir les espaces d’expositions

Lorsque le virus s’affaiblira, les mesures de protection ne seront pas toutes levées en même temps. Les événements qui brassent des foules importantes, comme les Gentse Feesten ou Rock Werchter, n’auront ainsi pas lieu cette année. Mais qu’en est-il des autres événements et initiatives ?

C’est vrai : une exposition n’attire pas la même foule qu’un concert… Bozar et de nombreux autres musées et maisons culturelles disposent de l’infrastructure, du personnel et des ressources digitales nécessaires pour rouvrir juste ce qu’il faut les espaces d’exposition en évitant la contamination. S’il est possible de se rendre au supermarché sans risquer d’être contaminé, il doit aussi être possible de se rendre en toute sécurité à l’exposition dédiée à Keith Haring ou Van Eyck et de visiter Bokrijk, n’est-ce pas ? Les tickets peuvent être vendus en ligne pour éviter les files aux guichets, le public peut être réparti dans les salles afin d’éviter trop de proximité, le nombre de personnes présentes peut être limité et les événements peuvent être surveillés de manière permanente par des collaborateurs formés à cet effet.

Mais cela implique que le personnel, les artistes et le public soient convaincus que les expositions peuvent à nouveau être visitées en toute sécurité. Pas comme on le faisait par le passé, mais de manière peut-être plus intense et plus posée qu’avant.

L’exemple japonais

Et pour les concerts, les pièces de théâtre, les spectacles de danse, les conférences ou encore les débats ? À ce niveau, le contexte est plus compliqué. Peut-être pouvons-nous nous inspirer de la façon dont le Japon gère le risque de contamination (dans le cadre de n’importe quelle maladie, coronavirus ou autre). Entre un confinement strict et le retour à la situation que nous connaissions avant le 13 mars, il existe de nombreuses solutions intermédiaires.

Prendre avis du secteur culturel

Le gouvernement fédéral, mené par notre Première ministre Sophie Wilmès, a mis en place un groupe de travail composé de 10 experts, dont la mission consiste à préparer le déconfinement de la population et la sortie de cette crise. Ce comité compte parmi ses rangs des spécialistes renommés, qui maîtrisent chacun un domaine en particulier. Dans ce contexte aussi délicat, il est tout à l’honneur du gouvernement de valoriser l’apport de spécialistes, sans tomber dans des jeux politiques et dans une course au profit. Le secteur de la culture peut, lui aussi, apporter sa pierre à l’édifice dans les discussions de ce comité de sortie de crise.

Un besoin d’artistes et de culture

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Winston Churchill a fait évacuer la collection de peintures de la National Gallery de Londres vers une mine du Pays de Galles, afin de protéger ces œuvres d’art. Le musée est resté ouvert pendant cette période et, chaque mois, une seule peinture était rapatriée à Londres pour être à nouveau exposée. C’est ainsi qu’est né le concept de « Picture of the Month », que nous connaissons encore aujourd’hui. La peinture la plus appréciée des Londoniens était « Noli mi tangere », du Titien. « Ne me touche pas » en français, un nom bien à propos en cette période de confinement !

Le Times a écrit à l’époque : « Le visage de Londres est abîmé et blessé, c’est pourquoi nous avons plus que jamais besoin de pouvoir admirer de belles choses. »

Aujourd’hui, le monde se doit de sauver l’art, mais seulement pour pouvoir ensuite inverser à nouveau les rôles. Nous aurons encore cruellement besoin de nos artistes pour donner du sens et de la beauté à la période de l’après-corona.

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