«Une stratégie européenne pour sortir par le haut de la crise du Covid-19»

«Une stratégie européenne pour sortir par le haut de la crise du Covid-19»
Maxppp

Dans la présente crise, la solitude de l’Union européenne est immense mais ni sa nostalgie du Monde d’hier ni les jeux géopolitiques non-coopératifs de la Chine et des Etats-Unis ne doivent la paralyser. Au-delà des solidarités sanitaire et financière essentielles à la sauvegarde des vies et à la protection immédiate des emplois et des entreprises, l’Europe doit désormais envisager les modalités concrètes d’une ambitieuse solidarité stratégique et budgétaire, c’est tout l’enjeu des prochains Conseils européens.

Evidemment, nous devons éviter de répéter les erreurs commises lors de la crise de 2008. Seul le redressement de nos budgets avait été visé, ce qui n’avait pas permis de renforcer notre capacité d’innovation et à peine servi notre compétitivité. Très vite la coordination budgétaire avait montré ses limites, ne faisant que ralentir la dynamique de fragmentation de l’Union sans l’inverser.

Marquer sa différence

Aujourd’hui, c’est le futur de l’Union Européenne qui se joue. Alors qu’elle est en danger et critiquée, l’Europe a paradoxalement l’opportunité de s’ériger en puissance et en modèle alternatifs à ceux proposés par les géants américains et chinois. Son ADN coopératif lui permet d’incarner le contrepoids au repli sur soi dont chacun fait l’expérience intime ces jours-ci. Elle doit démontrer sans ambiguïté que les pays membres seront plus forts et résilients ensemble que séparément, et que le marché intérieur et l’intégration économique apportent plus qu’ils ne coûtent. A la croisée des chemins, l’Europe doit écarter le repli souverainiste et la menace d’explosion des disparités, qui feraient imploser la zone euro tout autant que l’Union européenne, et se donner les moyens du sursaut audacieux en dotant l’une Union d’une ambition continentale et d’un projet politique et géopolitique d’avenir. Dans la période de doute actuelle, elle a une carte unique à jouer pour donner un sens nouveau à la notion de croissance, une croissance plus inclusive et durable donnant une valeur plus grande à la nature, à la culture et au lien social et renouvelant l’idée même de bien-être.

Un plan de relance co-construit

Après un retard à l’allumage, l’Union européenne a, ces dernières semaines, organisé avec succès et dans l’urgence, sa coopération sanitaire ainsi que sa solidarité financière. Elle doit maintenant réaliser un saut quantique en se dotant d’une stratégie de relance audacieuse, qui soit davantage que la simple agrégation de plans nationaux, et de moyens adaptés pour les mettre en œuvre.

Ce plan de relance doit être co-construit par l’Union, les Etats et notre société civile, et s’organiser autour d’un calendrier commun et des priorités des citoyens européens.

Répondre aux aspirations collectives

Première étape, le Conseil européen du 23 avril doit donner le cap : solidarité, vision et méthode partagées.

Deuxième étape, la Commission européenne, après consultation des partenaires économiques, sociaux et environnementaux, des Etats et des citoyens, grâce à des plateformes transnationales comme WeEuropeans.eu, doit proposer avant l’été une série de grands projets d’intérêt européen qui répondent aux aspirations collectives des Européens. Ce « plan Marshall européen » tel que la présidente Von der Leyen vient de l’annoncer doit avoir pour cadre le budget européen des sept prochaines années, il doit être ambitieux pour prouver aux citoyens que cette Union européenne est à la hauteur de la crise. Le budget de l’Union est de l’ordre de 150 milliards par an, il pourrait ainsi être augmenté et combiné à des financements garantis par obligations pour au moins 350 milliards annuels, ce qui correspondrait à 1.500 milliards d’investissement supplémentaires pour des grands projets autour de priorités renforcées en matière de Green deal, de numérisation, de transformation sociale, de réindustrialisation et de relocalisation dans les domaines stratégiques, de santé, de démocratie mais aussi de culture. La Banque européenne d’Investissement, si la proposition du président du Conseil européen Charles Michel d’augmenter son capital de 100 milliards d’euros était approuvée, pourrait jouer un rôle clé pour soutenir cet effort sans précédent.

Des projets pertinents

Les projets pertinents pouvant à la fois renforcer la cohésion, la compétitivité, la souveraineté et donc la légitimité de l’Union dans son ensemble ne manquent pas : déploiement des réseaux haut débit et numérisation de l’économie favorisant le télétravail, énergies renouvelables, électrification des réseaux routiers et construction de nouvelles lignes TGV, plans agriculture, alimentation, nature et tourisme durables, création d’une plateforme permanente de démocratie participative transnationale et multilingue, effort de R&D et d’équipement renforcé en matière sanitaire, stratégie industrielle pour les médias et les industries créatives, soutien aux industries stratégiques et à la relocalisation de productions critiques, etc.

Pari sur l’avenir

Troisième étape, l’Union devra confirmer ce budget ambitieux et solidaire au plus vite et si possible dès juillet. L’Allemagne qui assurera la présidence du Conseil de l’Union européenne, aura une responsabilité historique : il faudra passer outre les vieilles querelles idéologiques, en dépassant par le haut le psychodrame des « coronabonds ». L’Europe vaut mieux qu’un débat d’instrument, débattons plutôt de la partition. L’enjeu sera de se doter d’un budget communautaire de transformation construit sur nos besoins et non plus sur la base d’un pourcentage de richesse prédéterminé (1 % du PIB, budget actuel de l’UE). Qu’il soit abondé par des ressources innovantes (taxe sur les plastiques, le carbone, les plateformes numériques globales…) mais aussi par un accroissement de la contribution des Etats membres. Cette contribution des Etats pourrait être financée par des obligations européennes garanties par l’Union. Une telle mutualisation de dette au niveau européen ne porterait pas le stigmate des fautes de gestion passées des Etats, mais constituerait un pari sur l’avenir. La défiance entre les Etats du Sud et du Nord et la méfiance entre les Etats de l’Ouest et de l’Est n’ont plus lieu d’être dans la lutte contre le virus et ses impacts.

Pour paraphraser Stefan Zweig, n’attendons pas que « la haine de pays à pays, d’un peuple à l’autre, d’une table à l’autre » nous assaille, qu’elle sépare « les hommes des hommes, les nations des nations ». Agissons en tant qu’Européens, maintenant, avant qu’il ne soit trop tard.

*Guillaume Klossa a été sherpa du groupe de réflexion sur l’avenir de l’Europe (Conseil européen) et conseiller spécial du vice-président de la Commission européenne Andrus Ansip.

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