«Après-Corona: les jeunes, ces experts»

«Après-Corona: les jeunes, ces experts»
AFP

Au lendemain d’un mois de confinement, voilà que les premières lueurs d’espoir arrivent en Belgique : le fameux « pic » de la courbe semble être atteint, tandis que l’on planche à présent sérieusement sur une exit strategy. Entre les journées de télétravail, les initiatives de solidarité, l’enseignement à distance et les applaudissements journaliers, beaucoup ont pu trouver le temps de réfléchir. Réfléchir, et puis écrire : on a vu émerger, ces derniers jours, une myriade de cartes blanches, de débats et d’analyses dans la presse. La crise aura donc généré un peu de positif car, en l’espace de quelques semaines, les utopies ressortent du placard et les collectifs rappellent avec vigueur les nobles causes pour lesquelles ils luttent.

À bien y réfléchir, en fait, une question simple – mais véritablement fondamentale – resurgit au premier plan : de quel monde voulons-nous ?

À cette question, beaucoup répondent « un monde d’experts », « une gestion par les spécialistes ». Lorsqu’ils envisagent le futur, ceux-là voient alors une société où l’on donne plus de pouvoir aux scientifiques, ces garants de la neutralité. Comme si « la science » débouchait sur une conclusion unique ; comme si « la science » nous dispensait d’arbitrer entre de multiples solutions alternatives. Concernant la stratégie de sortie belge, par exemple, ce sont aujourd’hui trois femmes et sept hommes qui forment le Groupe d’Experts en charge de l’Exit Strategy (Gees), tenu de travailler « techniquement » sur le déconfinement graduel de notre pays.

Une route déterminante sur le long terme

Bien sûr, leur expertise en fait des acteurs indispensables. Bien sûr, leurs efforts titanesques et leur dévotion à la limitation des dégâts doivent être chaleureusement appréciés. Mais ne nous méprenons pas : les choix que nous allons poser dans les prochaines semaines sont politiques et nécessitent, dès lors, d’être pris en ayant correctement consulté – dans les limites du temps imparti – toutes les parties prenantes, société civile et jeunes compris. Qu’elle soit informée par des experts ou non, l’élaboration de la stratégie post-Covid comporte sa dose de décisions collectives. Ceci est d’autant plus important que les routes que nous allons emprunter ces prochains jours vont être déterminantes sur le long terme. Or, c’est précisément parce qu’un climat de crise permet à certaines idées de s’ancrer profondément que les jeunes méritent d’être entendus.

Des chiffres alarmants pour la jeunesse

Deux raisons justifient que le politique leur tende une oreille très attentive.

D’abord, les jeunes sont d’ores et déjà un public particulièrement précarisé. Selon Statbel, 9,3 % des jeunes entre 15 et 24 ans n’exerçaient en 2019 aucun emploi et ne suivaient aucun enseignement, ni aucune formation. C’est énorme. Ces chiffres risquent de s’aggraver : l’économiste Bart Cockx de l’UGent indiquait récemment que plus de 100.000 jeunes sortant de l’enseignement vont éprouver plus de difficultés à trouver un emploi au vu du contexte. Parce que l’humeur ambiante n’est certainement pas à l’optimisme les concernant, il est donc essentiel que leur réalité soit adéquatement prise en compte parmi cet océan d’opinions sur l’après-corona.

« Fin du monde » et « fin du mois » : deux combats

Ensuite, et cela s’impose avec la force de l’évidence, ce sont les jeunes qui vont souffrir le plus des bouleversements climatiques et environnementaux à venir. Cette « drôle de guerre » (Bruno Latour), subie, est moins directe, tandis que la ligne de front est nettement moins claire. Beaucoup collaborent et résistent en même temps. Des données catastrophiques sont pourtant à la portée de quiconque daigne taper quelques mots dans une barre de recherche sur internet. Demain, la question de la conciliation de « la fin du monde » et de « la fin du mois » va dès lors être cruciale. Jusqu’où sommes-nous prêts à infléchir nos comportements pour répondre aux impératifs écologiques ? Comment conserver une ouverture internationale tout en relocalisant notre économie ?

Porteurs du changement

Comment articuler une amélioration de notre qualité de vie avec le respect des limites biophysiques de cet incroyable système qui nous contient, la Terre ? Ce sont là des arbitrages politiques qu’il faudra réaliser. Ceux-ci doivent donc reposer, notamment, sur une bonne compréhension des perceptions de la jeunesse. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, dans un avis officiel publié en juin 2019, le Conseil de la jeunesse (devenu entre-temps « Forum des jeunes ») indiquait qu’entre 30 et 50 % des jeunes sondés par l’enquête changeaient déjà leurs habitudes quotidiennes en termes d’achats alimentaires, de transports ou de chauffage individuel pour des raisons environnementales. Les jeunes sont donc déjà porteurs de changement et d’ambition, mais manifestement le message ne passe pas.

Dernier exemple en date : le Green Deal. Début avril, le Danemark est à l’initiative d’une lettre collective souhaitant faire de ce plan européen, « la feuille de route pour faire les bons choix et répondre à la crise économique tout en transformant l’Europe en une économie durable et neutre en carbone ». La Belgique refuse de la signer. L’ambition climatique demandée par la jeunesse belge reste donc sans réponse. Ici aussi, les experts savent, les citoyens sentent, mais les jeunes se projettent.

Soyons-en donc convaincus : les jeunes sont aussi des experts : des experts de la vie qu’ils entendent mener et de la société qu’ils souhaitent dessiner. Les utopies doivent se construire avec eux.

* Les co-signataires, membres du Forum des Jeunes, organisme représentant les jeunes en Fédération Wallonie-Bruxelles, sont respectivement mandataires pour le développement durable, le climat et la jeunesse. À ce titre, ils porteront la voix des jeunes belges francophones lors de différents événements internationaux organisés sous l’égide de l’ONU (Assemblée Générale, High-Level Political Forum, COP26).

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