Carte blanche: «Ecole flamande et école francophone, faire au mieux d’un côté et ne rien faire de l’autre»

Carte blanche: «Ecole flamande et école francophone, faire au mieux d’un côté et ne rien faire de l’autre»
Bruno d’Alimonte

Le budget de la FWB représente 9,8 milliards par an soit 2,6 milliards par trimestre. Depuis la mi-mars les écoles ont fermé leurs portes à 190.000 élèves en maternelle, 331.000 élèves en primaire et 368.000 élèves en secondaire. Les apprentissages sont interrompus par circulaire ministérielle, les crèches ont aussi fermé leurs portes à 170.000 enfants, 205 maisons et centres de jeunes sont fermés. En Flandre, ce confinement concerne 265.000 élèves en maternelle, 476.000 élèves en primaire, et 457.000 élèves en secondaire. Au total cela fait 2.087.000 élèves en confinement.

Le mot d’ordre de la FWB est simple : pas d’apprentissage nouveau, pas d’examen et pas de remise en cause des congés d’été entre juillet et août. Si une reprise progressive des activités scolaires est envisageable selon la situation sanitaire elle doit commencer par la fin du secondaire. C’est la position officielle de la ministre Caroline Désir (PS) en communauté francophone soutenue par le groupe de 123 chercheurs universitaires (Le Soir 19 avril 2020).

Cette position est justifiée par la situation sanitaire inédite du pays et les difficultés à organiser l’enseignement à distance. Pourtant la Flandre, confrontée aux mêmes difficultés, adopte une position radicalement différente. La position officielle du ministre Ben Weyts (N-VA) en communauté flamande est qu’à partir du lundi 20 avril, pour tout l’enseignement obligatoire flamand, 4 heures de cours (à distance) devront être organisées chaque jour avec de la nouvelle matière. Une garantie de limitation du soutien parental à 2h par semaine est mise en place pour ne pas accentuer la pression sur des parents déjà fortement mise à l’épreuve.

La fin de l’année scolaire est aussi très différente en Flandre. Tandis que chez les francophones « l’été est l’été » et les conseils de classe devront remettre leurs décisions pour le 30 juin au plus tard, chez nos voisins flamands, on envisage des écoles d’été (ou école de la seconde chance) qui visent à proposer sur base volontaire aux élèves en difficulté un accompagnement pédagogique adapté. C’est une forme de remédiation scolaire qui assure que tous les élèves disposent des compétences minimales requises pour passer à l’année supérieure.

Qualité versus égalité

Il n’est pas surprenant que des ministres de partis aussi opposés que le PS et la N-VA ne s’accordent pas sur la politique scolaire en période de confinement avec, du côté flamand un seul mot d’ordre qui est la qualité de l’enseignement, et du côté francophone un autre mot d’ordre qui est l’égalité de l’enseignement. L’enseignement à distance creuse les inégalités scolaires et les examens ne feront qu’entériner ces inégalités. Le rapport des 123 experts est explicite à ce sujet : « la seule chose que des évaluations permettraient de certifier, c’est l’accroissement des inégalités causées par le confinement. » Un autre argument est la fracture numérique : dans les familles modestes les enfants n’ont pas accès à un ordinateur. C’est en effet correct mais ce problème existe depuis longtemps et on peut s’interroger du manque d’initiative de la FWB pour y répondre. En Flandre, une plateforme digitalforyouth.be vise à remédier à cet accès inégal au digital en sollicitant des PC inutilisés des entreprises, organisations et familles et en offrant ces PC en ordre de marche aux familles modestes. La crise que nous traversons est l’occasion de résoudre cette fracture numérique.

La solution actuelle de renoncement en FWB est discutable pour plusieurs raisons.

Un abandon des plus vulnérables

Premièrement, nous laissons tomber les enfants les plus vulnérables dans les familles modestes où les parents ne peuvent pas se substituer aux enseignant.e.s pour assurer la remédiation, la consolidation et la continuité pédagogique. La situation est encore plus dramatique en matière d’enseignement spécialisé où toute la charge repose aujourd’hui sur les seules épaules de parents souvent exténués.

Un accompagnement légitime

Deuxièmement, les enseignants continuent à être rémunéré pleinement alors que les enseignements sont interrompus, les écoles sont fermées et les examens sont annulés. Le gros du travail d’enseignement repose maintenant sur les familles ou sur les enfants eux-mêmes. Nous dépensons 11.380 euros par élève à charge du contribuable et nous sommes donc en droit de demander un accompagnement effectif des enseignants même si cela doit se faire à distance.

Inégalité entre écoles

Troisièmement, cette politique du renoncement pénalise directement les enfants de milieu modeste qui ne peuvent pas trouver dans leur environnement familial les ressources humaines et matérielles pour remplacer l’absence de cours et pour maintenir un rythme de travail. Dans l’école de la réussite (2018) nous montrons que 75 % des élèves de milieux modestes sont en retard dans leur scolarité, contre 10 % dans les milieux aisés. Evidemment, on va nous rétorquer que beaucoup d’écoles sont actives pour offrir des supports et accompagnements pédagogiques, mais tout cela reste de l’initiative des écoles et les écoles sont très inégales à ce niveau. Comme souvent entre le faible et le fort, la liberté opprime et la loi protège. Il faut donc une injonction ministérielle pour organiser un soutien pédagogique par l’ensemble des écoles et des enseignant.e.s.

Un risque de nivellement par le bas

Quatrièmement, le risque de nivellement par le bas est bien réel avec un quadrimestre blanc. Il faut savoir que les prestations scolaires sont mauvaises en FWB, comme l’indiquent de façon répétée les enquêtes internationales Pisa, avec notamment 1 élève sur 4 qui n’atteint pas le niveau de base en sciences, mathématique ou lecture.

Des inégalités encore plus grandes

Certes la consigne ministérielle laisse beaucoup de place aux initiatives individuelles. Les épreuves externes de CEB et CE1D sont annulées, mais la liberté pédagogique des réseaux et des écoles fait que des épreuves sommatives pourraient être organisées. Notons que pour Bruxelles, cette possibilité a été rejetée et il n’y aura pas d’examen en juin. Cette même liberté pédagogique fait que certaines écoles et enseignants seront plus actifs pour apporter un accompagnement pédagogique effectif à distance. Le risque est que ces initiatives soient concentrées dans les écoles d’en haut et pas dans les écoles d’en bas qui concentrent justement les élèves en difficulté. On aura ainsi creusé encore plus les inégalités entre écoles et donc aussi entre élèves sous prétexte de vouloir réduire les inégalités. On aura aussi organisé massivement le décrochage scolaire qui est déjà chez nous plus élevé que dans les autres pays voisins.

La fermeture des écoles, une mesure efficace ?

On pourra enfin rétorquer que tout cela est un mal nécessaire et que la santé passe avant tout, y compris l’avenir de nos enfants à qui on ne manquera pas d’envoyer la facture de la crise sanitaire sous forme d’endettement. On peut aussi s’interroger de l’efficacité de la fermeture des écoles pour enrayer la propagation du virus. A ce sujet une étude récente de l’University College of London, publiée dans une revue de référence en médecine récemment, suggère que la fermeture des écoles n’a qu’un effet marginal sur la propagation du Covid-19, et un effet beaucoup moins marqué que les autres mesures de confinement et de distanciation sociale. Selon les estimations, cette fermeture permettrait de réduire de 1 à 2 % le taux de mortalité lié au Covid-19. Au niveau belge, cela suggère que le confinement de 699.000 élèves de l’enseignement obligatoire francophone et plus du double dans l’enseignement flamand permettrait de réduire la mortalité du Covid-19 de 60 à 120 unités si l’on se base sur notre définition large des décès du Covid-19 (The Lancet Child and Adolescent Health).

Fixer des règles strictes

La priorité pour nos élèves et enfants semble donc maintenant la stratégie de sortie du confinement. Des simulations récentes au niveau belge du scénario de sortie partielle du confinement début mai des écoles pour 30 % des élèves et des travailleurs pour 60 % sont encourageantes à condition de fixer des règles strictes de « distanciation sociale » et de port du masque (à l’exception des enfants ayant repris l’école, car intenable dans les faits). Dans ce scénario les chercheurs concluent « Cette fois encore, l’épidémie est sous contrôle, en ce sens que la courbe épidémique ne présente plus de rebond. Elle descend, plus lentement qu’elle n’a monté il est vrai, mais les cas d’infection devraient devenir très faibles d’ici quelques mois (début septembre 2020). L’allure de la courbe de mortalité est aussi beaucoup plus acceptable » (Le soir du 21 avril).

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