«Besoin d’une vaste opération de prospective pour préparer un demain différent»

«Besoin d’une vaste opération de prospective pour préparer un demain différent»

Bien sûr, l’urgence est à la gestion sanitaire, à la préparation du déconfinement et aux mesures socio-économiques de protection et de relance. Bien sûr, l’heure n’est pas encore à décider de la société de « l’après » alors que nous sommes confrontés aux impératifs d’un présent aussi lourd qu’incertain.

Cependant, parallèlement à la gestion de la crise, il serait irresponsable de ne pas préparer le processus collectif visant à tirer les multiples leçons données par cette pandémie, à oser repenser les lendemains, à avoir l’audace de transformer cette catastrophe universalisée en un moteur positif et partagé de changements majeurs.

Car nous la prenons de plein fouet cette claque dramatique qui peut être salutaire si elle s’accompagne d’une nouvelle conscience collective de retour à l’essentiel, faisant prévaloir ces valeurs de reliance, résilience, empathie, solidarité, ce sentiment d’appartenance collective que la crise révèle au mépris du culte exacerbé d’un individualisme à tous crins, du mythe adulé de la compétition, de la consommation, du matérialisme et de l’immédiateté.

Nous les partageons ces expressions de penseurs divers demandant que l’on se saisisse des leçons de cette crise avec humilité et volonté, comme autant de chances d’évoluer, de produire, de croître, de gouverner, d’être soigné et de vivre différemment.

Il en va bien évidemment de la politique sanitaire nationale et internationale à renforcer pour en éviter désormais les errances et imprévoyances, de la place centrale des soignants, du secteur non marchand et de la sécurité sociale, de la réforme de l’OMS.

Il en va également du retour de l’État et des politiques publiques tant affaiblies par la dominance d’un marché mondialisé, des nouveaux liens de participation à imaginer avec les citoyens qui, reconnaissons-le, sont devenus aussi, après les soignants et le personnel des services essentiels, les héros de cette crise par leur maturité, créativité, et solidarité impressionnantes. Ils doivent, après cette épreuve, être placés au centre des préoccupations et décisions.

Il s’agira aussi de repenser une UE fragilisée par son incapacité à prévoir et à fédérer et redessiner un multilatéralisme inadapté aux enjeux du XXIe siècle. Nous devrons supprimer les excès d’une mondialisation néolibérale charriant son lot de délocalisations, d’inégalités, de déforestation et de pollution. Nous devrons offrir des alternatives face aux dérives consuméristes, aux modèles de production intensifs ignorant à la fois la biodiversité, les risques sanitaires, le défi climatique et les interdépendances fragilisantes. Nous devrons redessiner nos modes de travailler, partager, consommer, bouger, redistribuer, réguler mais aussi taxer les flux financiers, relocaliser, cadrer et contrôler le rôle des Gafa, des réseaux sociaux, le déploiement de l’intelligence artificielle et la protection de nos données privées.

Aussi, si l’on ne veut pas que demain ressemble à hier, il est impératif, parallèlement à la gestion de la crise sanitaire et socio-économique, de mettre en place avant l’été ou pour la rentrée de septembre, un processus inédit et collectif de réflexions et propositions, une sorte « d’assises du futur » visant à préparer et à changer ce demain qui ne peut se limiter à un « business as usual » là où l’on a tant besoin d’un « human as unusual ». On sait combien sera grande la tentation gestionnaire, et court-termiste de retrouver au plus vite un monde inchangé en raison de la débâcle économique et de la pression de certains lobbies. Or la poursuite de la marche identique du monde ne peut que nous précipiter dans un abîme pourtant annoncé

Le chantier est à la fois gigantesque, indispensable et attendu.

Mais comment procéder pour être suffisamment efficaces, crédibles et légitimes ? Avec qui ? Selon quelles méthodes ? Comment éviter à la fois des grands-messes sans lendemain ou la reprise de discutailleries en cercle politique fermé qui sera vite rattrapé par les démons que nous connaissons ?

– au niveau européen, la « conférence pour l’avenir de l’Europe » qui devait initier ses travaux en mai avec le lancement d’un large forum public ouvert pourrait être le lieu adéquat de ce grand chantier si l’on veut discuter d’un nouveau grand projet mobilisateur pour une Europe plus forte, plus solidaire, durable et humaniste.

– au niveau belge, il me semble opportun de mettre sur pied sous l’égide du comité de concertation ou des différents parlements, une « Cellule nationale de prospective », chargée d’initier et organiser un vaste processus inédit, bottom-up, participatif et pragmatique, de réflexions et projets concrets. Nous avons toujours manqué d’un lieu prospectif indépendant et multidisciplinaire chargé d’anticiper les changements et d’informer le monde politique des mutations sociétales à 10 – 30 ans.

Le but de ce processus ? Proposer, comme ce fut le cas après 45, les bases d’un nouveau pacte d’avenir aux gouvernements et parlements, impliquant un nouvel élan, des politiques sociétales repensées à l’aune de valeurs alternatives à réaffirmer, une organisation plus efficace et cohérente, des valeurs priorisées, d’autres modes décisionnels. Il serait assez absurde de limiter cette opération aux compétences fédérales ou de l’éclater selon les compétences institutionnelles mais il va de soi qu’une organisation et représentation spécifique interne pourra être mise sur pied selon les compétences des entités fédérées avec l’autonomie nécessaire.

Cette Cellule devrait être composée de manière pluridisciplinaire et plurielle en impliquant des experts indépendants désignés par nos universités et couvrant les aspects les plus divers (santé, sciences, sciences humaines), des représentants de la société civile organisée (groupe des 10, acteurs socio-professionnels et culturels) mais aussi des représentants d’une société civile plus spontanée (mouvements citoyens, think thanks) et enfin des jeunes incarnant la génération des 20-30 ans. Il s’agit de leur société et de leur destin et ils ont, comme tous les autres citoyens, bien plus de choses à exprimer que ne pourraient leur offrir de nouvelles élections.

La cellule devrait choisir une méthode efficace et rigoureuse impliquant à la fois des modèles plus classiques (rencontres ciblées entre experts et responsables commissions thématiques, groupes et sous-groupes de discussions décentralisés et par thèmes) mais aussi des modèles citoyens ouverts plus informels, des méthodes souples et innovantes de vaste participation à géométrie variable (large consultation et participation digitale, panels citoyens, conférences de consensus, rencontres de terrain, recueil des conclusions d’initiatives indépendantes)

Ce chantier aurait en outre l’avantage de ne pas obliger un éventuel gouvernement majoritaire futur à trancher lui-même, dans la rapidité, des arbitrages qui demanderont le temps de la prospective, une expertise extérieure et une adhésion citoyenne fortes. Pouvoir renvoyer les sujets qui fâchent à ce processus à venir pourrait être un élément facilitateur pour aboutir enfin.

Nous vivons un momentum essentiel à ne pas rater. Alors ne gâchons pas cette chance, fédérons-nous et osons sortir des sentiers battus et de l’entre soi politique. Et, s’il n’y avait pas de consensus sur la formule, que les parlements prennent au moins la main !

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