«Rêvons d’un autre théâtre»

«Rêvons d’un autre théâtre»

La conférence de presse menée par la Première ministre Sophie Wilmès est sans aucun doute l’intervention télévisée la plus commentée de cette dernière année. Certains étaient exaspérés, d’autres se sont tordus de rire par pure joie maligne. Avis aux humoristes : allez donc vous rhabiller ! Certes, ce ne fut pas un modèle de communication percutante. Ce gouvernement, très inexpérimenté, dirigé par une Première ministre quasi malgré elle, ne carbure pas à l’adrénaline, mais à la peur et avance quelque peu à tâtons. Être systématiquement descendue en flèche ne favorise pas l’assurance, en outre. Qualifiez-moi de naïf, mais j’espère qu’elle conjure et surmonte ses peurs et que les médias et la politique le lui concèdent. Au théâtre, c’est une règle : on ne joue jamais seul.e un roi (ou une reine ou une Première ministre), ce sont vos partenaires qui font de vous un.e leader. Et tous les acteurs doivent bien entendu l’avoir en eux.

De crisette en crisette…

Tout bien considéré, la stratégie belge de sortie du confinement ne diverge pas beaucoup de celle de nombreux autres pays jusqu’à présent. Si ce n’est qu’ici, nous sautillons de crisette en crisette, du chaos à davantage d’incompréhension. Non pas que les mesures soient intelligibles. Elles sont claires. Et qui en déduit pouvoir organiser une fête de famille au Hema ou aller faire du kayak avec mamie est plutôt de mauvaise foi.

Le plus grand hiatus chez les économistes et les virologues, c’est la menace de briser l’espoir et l’amour. Les gens qui désirent voir leurs parents ne le peuvent pas au sens strict, si ce n’est de manière un tant soit peu illégale. Bien qu’il semble tellement facile de régler cette question sur le plan structurel, comme l’écrivait Kathleen Vereecken dans De Standaard le 17 avril dernier. Peut-être est-ce plus intéressant de regarder à plus long terme au lieu de fixer collectivement, comme des lapins, les courbes qui s’affichent sur un caisson lumineux. Comment pouvons-nous évoluer humainement et en sécurité vers un monde nouveau ? Comment pouvons-nous bientôt revoir nos parents en toute sécurité et que faut-il faire pour y parvenir ?

La culture dans tous les foyers

Pas un mot non plus sur les arts et la culture. Bien que la culture ait plus que jamais prouvé son utilité en ces jours angoissants de coronavirus. « Si vous pensez que les artistes sont inutiles, tentez donc de passer votre confinement sans musique, livres, poèmes, films ou tableaux. » C’est ainsi que l’auteur de romans policiers et de littérature fantastique Stephen King le résumait il y a peu. Ces derniers mois, nous sommes nombreux à faire appel à la culture en ligne. Profusion de trésors, de captations de spectacles à des films et des documentaires. Et en ce moment, on a de surcroît le temps de rattraper ces bijoux oubliés.

Les périls de l’automne

Mais quid de l’automne ? Des milliers de théâtres retiennent entre-temps leur programme. Les conséquences financières d’un trop long confinement sont désastreuses. Des milliers de spectacles sont prévus pour l’automne. Les compagnies de théâtre ayant prévu des voyages ajoutent des clauses d’annulation à leurs contrats et les centres culturels font déjà savoir qu’ils ne seront pas en mesure de les payer. Sans reconsidérer l’automne, il risque d’être dépouillé. Quelles que soient les mesures de sécurité à prendre, il faut dès à présent préparer et communiquer ce qui sera programmé pour l’automne. Les maisons de la culture se trouvent devant un choix : ne pas intervenir et annuler de multiples productions à l’automne ou adapter les projets et leur donner une nouvelle orientation. Cela requiert des trésors de créativité et d’imagination, mais ne sommes-nous pas fournisseurs de la cour en la matière ?

Oublier les vieilles recettes

Ce ne serait pas intelligent de recycler d’anciennes recettes pour l’été et l’automne. Si la culture veut reprendre ses activités, il nous faudra trouver d’autres solutions. De nouvelles manières de présenter et de faire vivre. C’est possible. Des spectacles plus courts pour un public plus restreint, à organiser dans le respect de la distanciation sociale. Bon nombre de théâtres en ont la possibilité. Le KVS souhaite mettre à profit la place publique à l’arrière de l’édifice, deSingel à Anvers aimerait se servir de son magnifique jardin intérieur. Ou pourquoi pas une salle entièrement vidée avec des chaises à distance de sécurité les unes des autres ? Il existe plusieurs solutions imaginables et applicables pour accueillir le public en toute sécurité selon une procédure convaincante et lui faire vivre du théâtre. Il ne s’agit pas d’un plaidoyer pour qu’on fasse table rase, ni pour une panique aveugle, mais pour que nous soyons plus visionnaires et évitions une débâcle financière et un désert artistique et culturel à l’automne à cause de nouvelles annulations.

Réaménager l’espace et le temps

Ainsi, nous travaillons depuis un temps, à l’instar d’autres collègues, à un automne à l’épreuve du coronavirus. En mettant différemment en œuvre l’espace et le temps. Nous échangeons des productions à grand effectif qui devaient inaugurer la saison contre des représentations scolaires, de modestes interventions ou des spectacles à effectif limité. Et pourquoi ne pas déjà lancer dès la fin du mois d’août certaines initiatives pour tous ceux, enfants et adultes, qui ne pourront pas partir en vacances cet été ? Organisées en toute sécurité, bien entendu. Il nous faut repenser l’organisation de l’espace.

Penser l’offre culturelle

Que pouvons-nous, créateurs de culture, offrir à la société ? Telle est la question que nous devrions nous poser. Rêver et partager des histoires. Donner des perspectives et imaginer de nouvelles formes pour un monde nouveau. Nous voulons créer du théâtre et produire de la culture. Parce que c’est ce que nous savons faire, parce que nous recevons des moyens pour le faire et parce que la société a besoin, plus que jamais, de rituels et de réconfort. S’il est un secteur où l’on apprend à penser librement, à toujours tout remettre en question, en particulier les formes de présentation, c’est bien le secteur culturel. De nouveaux théâtres, de nouveaux musées pour un monde qui va changer de physionomie durant une longue période.

Une société saine a un besoin vital de récits et de rêves. C’est le terreau d’une société résiliente. De grâce, ne sous-estimez pas le rôle curatif et la force d’être réunis (en sécurité). Rêvons à nouveau.

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