Comment «Le Soir» a réinventé son quotidien en télétravail

Frédéric Delepierre part en reportage avec le photographe Dominique Duchesnes. Equipement de protection de rigueur.
Frédéric Delepierre part en reportage avec le photographe Dominique Duchesnes. Equipement de protection de rigueur. - Dominique Duchesnes.

Récit

S’il y en a une qui doit se sentir bien seule, entre le frigo et la poubelle, c’est la machine à café. Celle qui, d’ordinaire, rythme la vie du deuxième étage du 100, rue Royale, QG de la rédaction du Soir. On y claque des bises, taille des bavettes, balance des vannes. Ici, rien, pas une goutte, pas une touillette, pas un nuage de lait. Rien. Et pour cause : sur cet « open space », qui oscille entre l’atelier de tissage birman, la ruche et un stand du Salon de l’auto (pour les écrans géants et la moquette), il n’y a personne. Pas un rédacteur, pas un graphiste, pas un éditeur, pas un photographe, pas un correcteur, pas un infographiste. Pas un chat. Même pas un rédacteur en chef. Personne.

Le vide. A se demander, d’ailleurs, qui fabrique tous ces journaux.

La réponse tient du miracle, le truc de dingue que personne n’aurait osé imaginer dans le monde d’avant. Souvenez-vous, Citizen Kane  : les rédactions survoltées, galvanisées, surchauffées, exaltées. Celles où ça crépite, fourmille, grouille, fuse, infuse. Celles où l’on s’emballe, où l’on s’enflamme, où l’on cogite, où l’on s’agite. Où l’on s’engueule, aussi. Sous l’œil impitoyable de grandes horloges qui vous rappellent à l’ordre au moment du bouclage. Eh bien, c’est la même chose. Sauf que cette fois, on le fait chacun chez soi. Seul. Mais tous ensemble. Un miracle, on vous dit.

En moins de 48 heures, quelques jours avant ce 14 mars où toute la Belgique s’est tout à coup confinée, Didier D’Artois, secrétaire général du Soir, en premier de cordée, et les Géo Trouvetou du service informatique ont tout manigancé. La base : un PC portable pour tout le monde (du plus lourd pour les graphistes, les infographistes et l’éditeur vidéo). Le must : des serveurs sécurisés suffisamment musclés. Le nec : des outils de communication. Et voilà le télétravail. Après, y a plus qu’à.

Trouver un lieu, organiser le temps

Et c’est là que ça se corse. Pour les journalistes, improviser un nid à la fois douillet, durable et performant relève parfois de la prouesse. « Une semaine que j’attends qu’on me livre ce foutu relais wifi. » « Et les gosses, j’en fais quoi ? » L’imagination est au pouvoir : un coussin gonflable pour feindre une chaise de bureau avec une chaise de cuisine, un semblant de grenier au-dessus du garage « pour avoir la paix », des bureaux de repli en cas de conflit d’espaces, une table à repasser dans la buanderie (« Seule pièce où il y a un mur potable ») pour les visioconférences… Le casse-tête, aussi : « Le bruit de la foreuse de mon voisin a niqué l’enregistrement de mon interview. » « Ma webcam est cassée, on dirait les tests de télévision couleur dans Les Bijoux de la Castafiore. » « Heureusement que j’avais un vieux Nokia dans un tiroir, mon smartphone a rendu l’âme. »

D’autres dégustent : « En short, dans mon jardin, c’est la dolce vita. » Il y a aussi la version « en bikini, sur ma terrasse, au calme, sans personne pour me déranger, je suis trop efficace ». Idem pour passer de la souris au fer à repasser. « Un bureau pour les visios, affalée dans mon divan, et puis mon lit, pour terminer mes papiers. »

OK. Maintenant, au boulot.

Première échéance : la newsletter de 8 h. Elle se mijote dès 6 h. Aujourd’hui, c’est Guillaume Derclaye qui ouvre le bal : s’assurer que « nos pépites » (nom de code pour l’info à haute valeur ajoutée estampillée Soir) soient ciselées « picco bello », sur lesoir.be, le Plus (le site réservé aux abonnés), les réseaux sociaux… La feuille de route a été bétonnée la veille.

Les réunions, un poème

Petit à petit, les rangs du web grossissent. Les éditeurs se relaieront jusqu’à minuit pour faire tourner les assiettes : l’actu chaude, les « pushs » pour smartphones, les newsletters, les stories Instagram, les posts Facebook, le direct « questions-réponses » aux internautes… La « to do list » est interminable. Avec, en guise de métronome cérémonial, le point presse quotidien de 11 h du SPF Santé publique.

Entre les gouttes, aussi, calmement, répondre aux « 12.000 » appels, SMS, mails, WhatsApp, de journalistes, chefs d’édition, rédac chef, etc. : « Vous avez vu ça ? » « Gaffe, on change les plans. » Ou, plus souvent : « Mais pourquoi mon papier n’est pas encore ligne ? » « Je crois qu’on pourrait écrire un livre avec tous les articles qui sont sur le marbre », s’emporte un collègue. Mais heureusement, pour coordonner tout ce petit monde, gérer les embouteillages d’articles, et créer du lien, il y a les réunions. En visioconférences, cela va de soi. Zoom, Teams, WhatsApp, c’est selon. Et quand tout clignote en même temps, comme tout le monde, on gère. « Epuisant », relève un responsable d’édition.

Ah, les réunions. Tout un poème. Les images pixelisées de collègues à la voix robotique. Jamais à l’abri d’une surprise : un môme en pyjama qui surgit. Ou un chat. Ou… une poule. Il y a d’abord la réunion de 9 h, pour… préparer celle de 9 h 30. Elle réunit le rédacteur en chef, Christophe Berti, et les responsables d’édition. L’un d’eux, dès 7 h 30, a déjà défriché le terrain, par téléphone, avec les chefs de service (politique, société, monde, économie…). Lesquels ont, eux-mêmes, déjà fait le tour des journalistes de leur équipe pour compiler les propositions.

Réunion du matin. Par visioconférence, évidemment.
Réunion du matin. Par visioconférence, évidemment. - D.R.

Le stress du terrain

Finalement, cela donne un menu. En réalité, une liste longue comme un jour sans pain d’idées de sujets, d’enquêtes, de reportages, d’interviews, de débats… Qu’il va falloir trier. Et surtout angler. Genre : « On ne ferait pas un truc sur les problèmes de production et de distribution de masques ? », « On ne passerait pas 24 heures dans la vie de Sophie Wilmès? », « On n’expliquerait pas l’immunité en dix questions? »… Entre-temps, prompte sur la balle, Béatrice Delvaux a déjà mijoté une idée d’édito.

Arrive alors la réunion de 9 h30 (lisez 9 h 45), celle des choix. Objectif : canaliser la masse d’infos et anticiper les grands dossiers sur lesquels Le Soir entend se positionner. Elle réunit les responsables d’édition et les chefs de service. Christophe Berti tire le premier, une ouverture de bal généralement en trois temps. Premier temps : une blague. On passe. Deuxième temps : les chiffres des abonnements pour enthousiasmer les troupes. « C’est la preuve que nous avons de la bonne info, que nous sommes différenciants et que notre couverture est digne. C’est grâce à vous. » Merci, chef. Troisième temps : « Dans quelle langue dois-je répéter que je ne veux pas 10.000 sujets d’actu ? On se concentre sur deux ou trois priorités d’actu chaude. Tout le reste, je ne veux que de l’anticipation, des dossiers à J+2, J+3… » OK, chef. La réunion peut commencer. Aujourd’hui, pour l’actu, ce sera, entre autres : les inquiétudes des étudiants par rapport aux modalités des examens et les visites dans les maisons de repos. Le plan de bataille est tiré au cordeau.

S’ensuit un ballet de mails pour partager les consignes. Et surtout, les priorités de la newsletter de 19 h 30, devenue l’une des portes d’entrée majeures pour les (futurs) abonnés. Pour certains, ceux qui devront aller sur le terrain, c’est aussi, souvent, le moment où le stress monte. Le Soir leur a distribué des masques, du gel, des gants. « Mais on ne peut pas s’empêcher de rentrer chez soi, le soir, la boule au ventre », relève Pierre-Yves Thienpont, photographe, qui s’est imposé un rituel à chaque retour de reportage : douche, lessive, désinfection du matériel, distanciation sociale avec son épouse et ses filles. Frédéric Delepierre se souvient aussi de cette vieille dame, « sourde comme un pot », qui lui tenait le bras et lui hurlait dans les oreilles à la sortie d’une pharmacie. Dominique Duchesnes, photographe, raconte ce moment où le directeur d’un home, où l’on compte 75 % de personnes touchées par le Covid-19, lui glisse, non sans humour : « Si vous cherchez à être infecté, vous êtes au bon endroit. »

Une cascade

A 14 h 30 (lisez 14 h 45), on fait le point. Cette fois, avec les éditeurs, qui gèrent les textes pour le papier et le site abonnés, les éditeurs web, les graphistes, les infographistes… Une première ébauche de « chemin de fer » (l’ordre des articles dans le journal) est esquissée. Ce dernier changera douze fois en cours de route, c’est la loi du genre. Les WhatsApp surchauffent. Un à un, les papiers arrivent « dans le système ». Une cascade, en fait. Que la fourmilière va orchestrer jusqu’au dernier carat. Soit le dernier fil info mis en ligne. Le dernier tweet. Et la dernière page envoyée à l’imprimerie, à Nivelles, où là aussi, des dispositions sanitaires particulières ont été mises en place.

Il est minuit, bien tapé. Déjà. Et depuis quelques heures, après une nouvelle volée de réunions et une brouette de mails, on devine déjà le menu du lendemain. Comme tous les jours, il déborde. Mais, comme tous les jours, on s’en sortira. Avec la volonté de faire encore mieux que la veille. Ce miracle-là, il se nomme « passion ». Une passion, partagée en temps réel, avec nos lecteurs. Exigeants, mais qui nous le rendent bien.

Merci.

Vous aussi, prenez soin de vous et de vos proches.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    7,5€/mois
    pendant 6 mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Médias