Carte blanche: le Laboratoire hospitalier universitaire de Bruxelles «consterné par la gestion gouvernementale des tests»

Carte blanche: le Laboratoire hospitalier universitaire de Bruxelles «consterné par la gestion gouvernementale des tests»
Photo News.

Monsieur le Ministre De Backer,

Fin 2019, un virus inconnu émerge à Wuhan, Chine. Rapidement identifié comme une nouvelle souche de Coronavirus, il déclenche en quelques semaines une épidémie en Asie puis une pandémie mortelle à l’échelle planétaire.

Début mars, la crise sanitaire touche toute l’Europe. Tandis qu’en Allemagne, 90 laboratoires dépistent le Covid-19, la Belgique centralise cette recherche sur un unique centre de référence à l’UZ Leuven. Devant l’ampleur de la crise, quelques laboratoires de biologie clinique développent, sans autorisation, le test diagnostique par PCR. Ces initiatives locales seront bénéfiques : dès le 17 mars, le confinement est décrété par le gouvernement et le laboratoire de référence, débordé, ne peut plus répondre aux demandes qui émanent de toutes les provinces.

A ce moment, sans être informés de la finalité, les laboratoires du pays sont consultés sur leur capacité d’analyse présente et future. On comprendra par la suite que cette enquête vise à développer une stratégie de dépistage plus large ; que la « Task Force Testing » conclut, sans revenir vers eux, que les laboratoires de biologie clinique ne peuvent répondre aux besoins (2) et décide de miser sur l’utilisation d’une méthode ancienne remise en lumière par l’UNamur. Libre des contraintes d’approvisionnement en réactifs commerciaux mais peu automatisée, cette technique est déployée – avec difficulté – sur différentes plateformes académiques pleines de bonne volonté mais sans expérience en médecine de laboratoire de masse. Comme on pouvait s’y attendre, ces laboratoires n’atteindront jamais les capacités de test promises dans les communiqués.

Labos en sous-capacité

Quelques jours plus tard, début avril, on apprend incidemment mais avec stupeur que les principales industries pharmaceutiques du pays vont être impliquées dans le diagnostic. Des fournisseurs annoncent à leurs clients – des laboratoires médicaux et de recherche – que leurs appareils à PCR vont être réquisitionnés et mis à disposition d’une nouvelle structure de dépistage massif. Vous annoncez alors dans la presse des chiffres impressionnants : 10.000, 20.000, 100.000 tests journaliers qui seront réalisés par ce consortium composé de 2 laboratoires universitaires (UZ Leuven et ULiège) et 4 partenaires industriels (Biogazelle, GSK, J&J et UCB). Alors que notre laboratoire est à même de réaliser 1.000 tests par jour, les demandes émanant de nos 5 hôpitaux partenaires (CUB Hôpital Erasme, CHU Saint-Pierre, CHU Brugmann, Institut Bordet, Hôpital Universitaire des Enfants Reine Fabiola) et des Hôpitaux Iris Sud (Baron Lambert, Etterbeek-Ixelles, Bracops), plafonnent à 250, en raison des critères cliniques trop stricts émis par Sciensano.

Mi-avril, le pic épidémique est atteint dans notre pays. Alors que 150 laboratoires allemands effectuent plus de 50.000 tests quotidiens et que les décès dans les maisons de repos belges se comptent chaque jour par centaines, les tests réalisés en Belgique plafonnent à 6.000. Cependant, les laboratoires de biologie clinique de tout le pays restent, comme le nôtre, en sous-capacité, malgré leur implication. Nous apprenons dans les médias que la cause serait principalement due à des problèmes pré- et post-analytiques (réalisation et transport des frottis, encodage, inactivation du virus) (3). Cette constatation nous atterre car ces étapes sont précisément le coeur de métier des 205 laboratoires de biologie clinique du pays qui disposent, au contraire des industries pharmaceutiques, d’une expertise technique et logistique en la matière.

Absence de considération, manque de transparence

Il ne fait aucun doute que si l’on s’était appuyé sur ces laboratoires qui constituent un réseau décentralisé similaire à celui qui fait merveille en Allemagne plutôt que sur une énorme structure pour part sans expérience aucune en médecine de laboratoire, la capacité de dépistage en Belgique dépasserait largement cette cible des 10.000 par jour depuis longtemps. En effet, selon nos estimations, leur capacité journalière actuelle est de 14.000 tests. On peut imaginer qu’elle aurait été décuplée si votre soutien avait été placé à cet endroit plutôt que dans la construction de novo d’une structure parallèle. Il n’est pas trop tard pour réévaluer les apports de ces laboratoires dans la gestion future de la crise.

Monsieur le Ministre De Backer, sans nier l’énergie que vous déployez dans la lutte contre cette crise sanitaire, nous déplorons à la fois votre absence de considération pour les professionnels de santé qualifiés et reconnus que nous sommes, mais également votre manque de transparence et de communication en dehors des médias.

Nous abordons aujourd’hui la phase cruciale d’un déconfinement progressif où d’autres analyses de biologie clinique, les tests sérologiques, vont avoir une importance primordiale. Malheureusement, nous constatons déjà les mêmes travers dans votre gestion de cette nouvelle étape. Aussi nous permettons-nous d’insister vivement sur la nécessité de consulter les professionnels de terrain sans imposer de vision monolithique et de respecter, pour le bien de tous, notre expertise, notre indépendance et notre liberté médicale.

(1) Ir. Jean-Pierre Bousmanne, Françoise Brancart, Ing. François Bry, Dr. Brigitte Cantinieaux, Pr. Francis Corazza, Pr. Frédéric Cotton, Pr. Anne Demulder, Maud Dresselhuis, Pr. Béatrice Gulbis, Pr. Marie Hallin, Pr. Delphine Martiny, Olivier Roels, Ir. Nathan Ubfal, Pr. Olivier Vandenberg, Dr. Sigi Van Den Wijngaert, Ir. Jacques Vanderlinden

 

(2) CQFD (Ce Qui Fait Débat) – La Première RTBF – 21/04/2020 (www.rtbf.be/auvio/detail_cqfd-ce-qui-fait-debat?id=2626896)

 

(3) C’est pas tous les jours dimanche – RTL-TVI – 19/04/2020 (www.rtlplay.be/cest-pas-tous-les-jours-dimanche-p_8455/emission-du-19-04-20-c_12614515)

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