«Pour un plan bruxellois de relance urbaine»

«Pour un plan bruxellois de relance urbaine»

Les plans de déconfinement nous amènent à nous projeter dans un avenir proche, dont les premiers signes nous indiquent une forme de « retour à la normale ». Pendant les premières semaines de confinement, différents scénarios envisageaient un accélérateur de la transition écologique, voire même l’effondrement du système économique dans lequel nous vivons. Mais les décisions politiques prises au sein des gouvernements fédéral et régionaux démontrent au contraire que tout est fait pour remettre en ordre de marche l’ancien système. Les files observées cette dernière semaine devant les magasins de bricolage ou aux drive-in des fast food peuvent être considérées comme les signes annonciateurs de cette tendance, et du désir d’une frange de la population qu’il en soit ainsi.

Les prochaines semaines nous diront ce qu’il en sera réellement. Pour paraphraser le philosophe A.Comte-Sponville : le « monde d’avant ne reviendra jamais alors qu’à l’inverse on ne recommencera jamais à partir de zéro ». Plus que dans d’autres domaines, cela se vérifiera dans la manière de concevoir et aménager la ville. La ville est en effet constituée de façon physique et matérielle, et les temps de sa transformation s’étalent souvent sur de nombreuses années du fait de l’obtention des permis, de la réalisation des chantiers. Mais cette perspective du temps long s’installe maintenant en tirant les leçons de ce qui s’est passé ces dernières semaines et surtout en vue d’une meilleure résilience en cas de reflux de la pandémie.

Comment la ville s’est-elle adaptée au confinement ?

La ville concentre par essence un nombre important d’activités. La majorité d’entre elles ont dû tout simplement s’arrêter (comme certains commerces) ou ont dû passer à un autre régime. Le télétravail s’est répandu. On a appris la différence entre l’essentiel et le superflu. Cette situation tout à fait exceptionnelle a contraint la vie urbaine, singulièrement dans une ville comme Bruxelles, à passer dans un autre mode de fonctionnement qu’on n’aurait jamais pu imaginer il y a encore quelques semaines.

On peut tout d’abord faire le constat que ce que le sociologue urbain américain Klinenberg appelle « les infrastructures sociales » de base ont continué à fonctionner et ont démontré leur absolue nécessité pour les habitants. Nous pensons ici naturellement aux services de soins de santé de proximité et des hôpitaux, mais aussi à différentes infrastructures, tels que les transports en commun, mais aussi les espaces verts et les espaces publics. Les services publics, l’enseignement et la police ont également continué à fonctionner.

Le confinement et la contrainte des déplacements à partir du domicile ont aussi permis de révéler une échelle et une économie de quartier. Nombre d’habitants de Bruxelles ont ainsi découvert les commerces et équipements de proximité. La contrainte de la proximité et de la distanciation sociale a aussi révélé des besoins non rencontrés, en qualité de logements ou espaces verts par exemple, ou tout simplement en espace public celui-ci étant souvent monopolisé par la voiture.

La diminution substantielle du trafic automobile (-85 % en moyenne) a aussi révélé la performance des transports publics de surface. En l’absence de congestion automobile, une très nette amélioration des temps de parcours du réseau de surface de la STIB a pu être observée, au point d’observer une accumulation anormale aux terminus. Cette expérience démontre de manière éclatante qu’à moyens humains et de matériel roulant constants, avec une réduction significative du trafic, il est possible d’offrir plus de service de transport public.

Enfin, le confinement a mis le doigt sur la scandaleuse inégalité sociale dans le logement. La situation dans les centres-villes est bien connue : la qualité du logement y est souvent moindre que dans les périphéries. Les villes concentrent aussi une population plus pauvre. La demande en logements publics n’y est pas rencontrée. À Bruxelles, 43.000 familles sont en attente d’un logement public. Ce chiffre représente approximativement 90.000 personnes. Un tiers des Bruxellois, plus de 300.000 personnes, vivent également en situation de pauvreté. Pour ces Bruxellois le confinement est un cauchemar.

Plaidoyer pour un plan de relance urbaine

Ces quelques constats du confinement nous amènent à plaider pour redémarrer de bon pied. Revenir à la normale n’est pas la bonne orientation. À l’image de la Ville de Barcelone qui vient de lancer un grand « pacte de reconstruction citoyenne », le gouvernement bruxellois devrait illustrer son leadership en mettant en place un plan de relance urbaine transversal. Des mesures sont aujourd’hui d’ores et déjà prises dans divers domaines au niveau fiscal et économique, au niveau de l’urbanisme tactique. Il est temps de penser aux temps longs et pas uniquement à une gestion réactive.

Ce plan de relance urbaine ne doit pas comporter de nouvelles mesures. Il suffit de prioriser les décisions déjà prises dans divers documents tels que le PRDD (plan stratégique de développement urbain de la Région), le plan Good Move (mobilité), le PREC (plan d’économie circulaire), l’Alliance Habitat (logement), etc. Ce plan devra comporter aussi les mesures permettant une accélération de la mise en œuvre des projets.

Nous identifions à ce stade cinq principes qui pourraient composer l’armature de ce plan :

– une intensification de l’urbanisme de la proximité : penser la ville, ses équipements, ses commerces à l’échelle des quartiers, en favorisant, leur accessibilité par les déplacements piétons ou à vélo. Penser la ville marchable. Installer des plans de développement de quartiers durables.

– repartager l’espace public pour ne plus le rendre à la domination de la voiture : les fermetures de rues à la circulation automobile doivent être pensées dans la durée. La qualité de l’air en ville n’a jamais été aussi bonne qu’aujourd’hui. Les transports publics de surface n’ont jamais aussi bien circulé. Qui souhaiterait un retour à la situation antérieure ?

– augmenter la qualité de l’habitat et le nombre de logements : la production du logement public est une priorité absolue, singulièrement pour répondre aux besoins des « mal-logés » du XXIe siècle. Les moyens financiers sont disponibles, mais les projets sont souvent bloqués. La qualité du marché privé doit être augmentée. L’installation d’un « intendant », un régisseur en charge de débloquer les dossiers pourrait s’avérer une option intéressante.

– reconstruire l’économie urbaine vers un métabolisme plus circulaire : penser Bruxelles en échelles, du local, vers le régional, le métropolitain à l’international, prioriser les coalitions entre réseautage du commerce local, les services et équipements et la mobilisation citoyenne, conditionner les aides contre l’évasion des capitaux et fiscale, installer des coopératives d’énergie, d’alimentation ou de recyclage.

– mobiliser la population bruxelloise à partir de la discipline solidaire du confinement en lui donnant une perspective du vivre ensemble, d’une ville très diverse mais solidaire, avec des projets pour l’enseignement, la culture et les arts, avec une fierté pour cette urbanité porteuse pour toute l’Europe. Maintenir vivants les réseaux et les applaudissements pour les soins collectifs en cultivant dans l’imaginaire commun un certain patriotisme pour ce mode de vie urbain.

Au monde politique de se saisir de l’opportunité que constitue la situation actuelle pour concevoir et penser une ville de demain, non pas changée, mais visiblement évoluée et intégrant les leçons de cette dure épreuve. La situation actuelle nous aura appris que « business as usual » n’est pas une option. Il ne suffit plus de réagir, il nous faut montrer la voie. Et nous mobiliser, tous ensemble, dans cette reconstruction.

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