«Pour ne pas étouffer les questions hors cadre»

«Pour ne pas étouffer les questions hors cadre»

Au cours de nos vies, nous dépensons beaucoup de temps et d’énergie à chercher des réponses à nos questions, et trop peu de temps à nous interroger sur le bien-fondé de ces questions. C’est encore ce qui se passe en cette période où nous débattons des stratégies de déconfinement. Le risque d’une telle attitude est d’enfermer la réflexion dans un cadre prédéfini, et d’ainsi empêcher ou freiner l’émergence de réponses hors cadre. Définir les questions, les imposer dans le débat public, convaincre de ne pas les remettre à plus tard, c’est exercer un pouvoir. Ce pouvoir est cependant souvent subalterne car ceux qui dictent les questions le font presque toujours en fonction d’un contexte qu’ils interrogent fort peu et qui les rend aveugles à des questions tout autres. Ainsi se trouvent-ils eux-mêmes cadrés par plus puissant qu’eux. Non par un pouvoir qui porte un nom et un visage, mais par les institutions, cet ensemble de normes implicites que partagent les membres d’une société, qu’ils tiennent pour évidentes et naturelles, et qui les forcent à traiter prioritairement tel problème plutôt que tel autre. Difficile dès lors d’imposer des questions sortant du cadre, de les voir débattues dans l’espace public, et plus encore de leur voir consacrer l’énergie et l’intelligence dont nous sommes collectivement capables.

C’est pourtant ce qu’on a cru possible dans une première phase de la crise du Covid-19. Toute crise est en effet propice au renouvellement des questions. Et de fait, dans un premier temps, partout ont fleuri des discours qui posaient de nouvelles questions, proposaient d’autres finalités pour nos vies et nos sociétés, nous invitaient à chercher comment les traduire concrètement en actes politiques et en pratiques individuelles : comment vivre davantage en fonction des valeurs qui nous importent ? comment ralentir ? comment faire prévaloir la solidarité ? comment réagir aussi puissamment à la crise climatique qu’à celle du coronavirus ? et tant d’autres… Un espace semblait s’ouvrir à celles et ceux qui souhaitaient partager ces questions. Il semblait enfin possible de les placer sur l’avant-scène, de propager partout le débat sur comment faire, au plan individuel et collectif, pour que ces questions trouvent des réponses, pour que la mondialisation, la compétition, l’individualisme ou le productivisme ne dictent plus (autant) nos conduites de travailleurs, parents, citoyens ou consommateurs.

Mais depuis que s’annonce la phase de déconfinement, les « vieilles » questions semblent reprendre le dessus. C’est un peu comme si, après un temps de libre vagabondage, les questions échangées dans l’espace public rentraient peu à peu dans le cadre, comme des moutons dociles, étonnés d’avoir été séduits par d’utopiques ailleurs. Et de cet enclos, nous regardons désormais avec une anxiété croissante ce que font les pays voisins : seront-ils déconfinés avant nous ? vont-ils reprendre plus rapidement leur place dans la compétition ? comment sauver ce qui peut l’être du monde d’avant ? comment être le plus efficace pour gérer la crise et la sortie de crise ?

Ce type de question se pose notamment pour l’école. Car de quoi débat-on surtout ? De la date de sa réouverture. Des conditions sanitaires de reprise. Du retard sur les programmes. Des conditions de passage à l’année d’études suivante. De la certification.

Et des inégalités aussi, direz-vous. Oui, mais en référence à une conception bien précise de l’égalité. Celle d’une égalité d’acquis de base (on devrait dire : de certains acquis de base) sur laquelle fonder ensuite une égalité des chances (puisque, dans ce scénario rêvé, l’école aurait dans un premier temps réussi à placer tous les enfants sur la même ligne de départ, trouvant alors légitime de dire qu’au-delà, tout dépend de leurs efforts). Le problème est que cette conception s’accommode fort bien d’une société où les places sont très inégales. Dans un tel cadre de réflexion, la question qui nous vient « naturellement » à l’esprit en ce temps de pré-déconfinement, est celle du moyen le plus efficace de corriger les inégalités d’acquis et de chances qui se sont manifestement accrues avec le confinement, vu l’extrême variation des conditions d’étude en famille et les énormes écarts d’exigence et de soutien de la part des enseignants et des écoles.

Vous penserez peut-être qu’il n’est pas mauvais de débattre de cela vu les pitoyables résultats de notre système scolaire en matière d’égalité. De fait. Mais c’est accepter d’éluder bien d’autres questions. Par exemple celle-ci : peut-on tolérer que perdurent après la crise d’aussi criantes inégalités en amont de l’école, qui affectent les conditions de vie et d’apprentissage des enfants ? Et celle-ci, encore davantage hors cadre : l’école doit-elle avoir pour mission d’égaliser les chances d’accès aux places inégales, ou doit-elle apprendre aux jeunes à vivre, dès l’école et par après, une égalité des singularités ? Autrement dit, plutôt que de doter au mieux chaque jeune de ressources pour accéder aux places rares, l’école ne devrait-elle pas leur apprendre dès le plus jeune âge à accepter et pratiquer entre eux, et plus tard dans leur vie adulte, une (bien) plus grande égalité de pouvoir et de reconnaissance matérielle et symbolique ? Leur apprendre à désirer, vouloir et être capables de faire advenir une société où pouvoir et reconnaissance ne seraient (presque) plus liés aux fonctions occupées dans la société. Un tel objectif va bien au-delà du très consensuel mot d’ordre de respect des différences. Il impose par exemple qu’après avoir salué pendant la crise le travail des éboueurs, caissières, livreurs, aides-soignantes ou saisonniers agricoles, on ne tolère plus qu’ils soient sous-payés et n’aient quasi pas droit à la parole et à la reconnaissance dans l’espace public.

On voit bien qu’une telle question de l’éducation à l’égalité des singularités en ouvre d’autres qui, pour l’heure, sont hors champ. Car si une telle éducation devenait la mission première de l’école, ne faudrait-il pas modifier de fond en comble la liste de ce qu’il est crucial d’apprendre ? Repenser les méthodes ? Considérer que des classes rassemblant des jeunes aux capacités et convictions variées serait un atout plus qu’un handicap ? Et, au-delà, interroger d’autres secteurs ?

Les institutions et les systèmes qui cadrent nos questions peuvent paraître insubmersibles et inamovibles. Mais ils sont l’œuvre des humains. Et comme toute œuvre humaine, ils n’ont rien d’immortel. Dans le passé, des institutions apparemment éternelles ont été remises en cause par de très lents processus, parfois accélérés par des crises. C’est ainsi qu’est apparue la modernité, et ses vertus cardinales de l’individu autonome et de la rationalité, toutes deux gagnées sur l’emprise étouffante des dieux. Mais les institutions mises en place au service de ce projet – comme l’école et la science – après l’avoir servi, ont imposé d’autres logiques qui nous asservissent désormais autant qu’elles nous libèrent.

Cette crise du Covid-19 ouvre la possibilité de nombreux scénarios. L’un d’eux pourrait être l’émergence d’un nouveau projet de civilisation fondé sur un double équilibre. Le premier, entre individualité et appartenance collective, conserverait l’idéal d’un individu singulier mais le lesterait de la conscience d’appartenir à quelque chose qui le dépasse : l’humanité passée, présente et à venir. Le second, entre rationalité et finalités, veillerait, de manière continue et dialectique, à soumettre la capacité de rationalisation de l’être humain à des finalités démocratiquement débattues. Ce nouvel équilibre, c’est peut-être ce que nous sommes nombreux à chercher à tâtons quand nous développons ou soutenons les multiples alternatives qui fleurissent dans tous les secteurs, ou quand nous nous demandons à quoi riment les efforts quotidiens que nous déployons pour répondre aux questions qui nous sont imposées et qui, fondamentalement, ne sont pas les nôtres.

C’est le moment d’avoir le courage de poser les questions hors cadre que cette crise a peut-être réveillées en nous. Osons les poser par exemple quand les trop traditionnelles questions sur l’école reviennent dans les discussions entre parents, enseignants ou élèves. Refuser de rentrer dans l’enclos que nous avons quitté aux premiers temps de cette crise, c’est contribuer déjà, à notre échelle, à l’aventure exaltante de l’avènement du monde d’après la modernité.

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