Ascanio Celestini et David Murgia
Ascanio Celestini et David Murgia - D.R.

Le MAD donne carte blanche à Ascanio Celestini

Il y a quelques jours c’était le siècle dernier.

Pas les années 1900 avec ses révolutions, luttes ouvrières, littératures expérimentales, cinéma néoréaliste, sentiments de culpabilité post-coloniale, minijupes et rock’n’roll.

Il y a quelques jours, nous avions l’impression que la catastrophe était prérogative de l’Ailleurs. Dans cet endroit lointain, il y avait les guerres. De temps en temps nous y envoyions nos soldats mais nous, nous restions à distance. Même quand ils mourraient. Même quand ils étaient nos frères. De leur fin, nous pouvions vivre des funérailles d’État, tragiques et hygiéniques, pas le danger de se déplacer sous les bombes.

Dans cet Ailleurs, il y avait les vrais pauvres. Ceux sans rien. Sans nom.

Les êtres-numéros qui essayaient de rentrer chez nous.

Les gouvernements nous aidaient à les maintenir derrière les portes et les ports.

Dans cette partie du monde, nous avions conquis le droit de vivre l’Histoire comme des vacances méritées. Nous avions vécu deux guerres. Nous étions morts à Auschwitz. Nous avions pensé un monde meilleur, libre et respectueux de la vie humaine. Même le désastre écologique, tout en l’ayant provoqué, était un accident duquel nous pouvions nous vanter d’être conscients. Cette conscience nous suffisait. Elle nous rendait émancipés.

De nos vacances méritées, nous regardions l’Ailleurs. À cet endroit vivaient les autres.

Ils vivaient et mourraient comme autrefois cela nous était arrivé à nous. Ils naissaient comme des lapins, marchaient sans chaussures, dormaient dans des baraques, tombaient malades et crevaient des maladies stupides qu’avaient attrapées nos parents et nos grands-parents. Mais nous maintenant, nous n’étions plus préoccupés par ces malheurs. Dans cette partie du monde, leurs maladies mortelles nous faisaient sourire, elles étaient curables avec des médicaments en vente dans la pharmacie en bas de l’appartement. Ces autres-là s’enfuyaient comme autrefois nous nous étions enfuis. Ils faisaient des voyages infernaux et arrivaient devant les portes de nos maisons. Et nous nous sommes divisés en deux factions : ceux qui fermaient le verrou et leur jetaient un seau d’eau sur la tête, et ceux qui les accueillaient avec un paternalisme démocratique. Nous continuions à être Nous. Eux, ils étaient les autres. Même quand ils entraient dans notre partie du monde ils portaient la frontière tatouée sur le corps.

Au siècle dernier, qui a duré jusqu’à il y a quelques jours, nous avons pris le luxe de passer des vacances protégées par une frontière transparente, mais impénétrable.

Puis est arrivé le virus.

Il a voyagé en business class. Il est passé d’un corps à l’autre pendant les réunions des managers. Il a glissé entre des doigts pendant des poignées de mains pacifiques. Il est parti en croisière. Il a fait le tour du monde sans passeport, ignorant les différences de classes et de genre.

Le parasite ne fait aucune différence.

Il ne parle aucune langue, mais il communique avec un langage universel.

Chaque partie de notre corps socialise avec ce petit être qui a besoin d’entrer dans la vie des autres pour survivre. Dans la vie de chacun. Seulement, nous ne pouvons pas le comprendre. Il est indifférent à nos lois et à nos frontières, à l’argent des riches et à la misère des pauvres, à l’amour conjugal et clandestin, aux religions et à leurs certitudes, à la peur de la mort, à l’incertitude de l’avenir, à l’espoir que nous cherchons dans le savon avec lequel nous nous lavons les mains.

Nos autres cartes blanches.

Celestini-Murgia, une collaboration unique

Jean-Marie Wynants

A l’heure où ce Mad est diffusé, David Murgia aurait dû se reposer après la très attendue première, le mardi 28 avril, du nouveau spectacle du Raoul Collectif, Une cérémonie. Au lieu de cela, il est chez lui et s’interroge sur l’avenir. «  J’étais en tournage en Camargue avec Tony Gatlif quand le confinement a été décidé. On a dû arrêter à deux semaines de la fin du tournage. Et je suis rentré à Bruxelles. Aujourd’hui, je ne sais pas comment je vais reprendre le travail, ni pour ça, ni pour les spectacles du Raoul Collectif, ni pour mes projets avec Ascanio Celestini. Nous collaborons depuis 2013, avec Discours à la Nation. À l’époque, il tournait déjà depuis des années tandis que j’étais encore au conservatoire de Liège. »

Très vite, le courant passe entre les hommes, au-delà de la question générationnelle. La collaboration s’étend et se modifie au fil du temps. « En juin prochain, je devais aller à Rome répéter Pueblo avec Ascanio. Avec lui, cela va bien au-delà d’une simple traduction-adaptation. Nous travaillons ensemble pour retrouver l’oralité de ses textes et faire en sorte de les réadapter en français à mon corps, ma voix, mes gestes. Ce nouveau spectacle, comme Une cérémonie, devait tourner la saison prochaine. Mais à l’heure actuelle, rien n’est prêt et je ne pourrai sans doute pas aller à Rome. »

Ce qui n’empêche pas les deux complices de continuer à collaborer à distance. Ainsi David Murgia a diffusé sur les réseaux sociaux la lecture du court texte que Celestini a écrit en début de confinement. «  Je suis ce qu’il écrit à droite et à gauche et parfois je traduis. Ici, ça me semblait être une évidence. »

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    1 Commentaire

    • bonjour, super bien , toutes ces cartes blanches! ...MAIS ...... IL N'Y A PAS DE FEMMES!!!! merci!