«Science et gouvernance»

«Science et gouvernance»

La crise systémique que nous traversons révèle ou exacerbe des faiblesses et des lacunes dans le fonctionnement de nos sociétés. Les importantes et nombreuses décisions qui s’imposent à tous les niveaux au fil de la pandémie suscitent des tensions considérables entre experts et décideurs (comme l’ont très bien expliqué mes collègues Pascal Delwit et Alain Eraly dans Le Soir du 21 avril). Les premiers doivent éclairer les seconds qui devront assumer l’essentiel de la responsabilité de leurs décisions et de leurs conséquences.

Plus fondamentalement, cette situation interroge l’articulation entre science et gouvernance, et singulièrement entre les connaissances scientifiques et les choix opérés par les autorités publiques. Les mesures prises dans le cadre de la pandémie sont généralement présentées comme dictées par les faits et les recommandations des experts. Les décideurs politiques n’auraient alors qu’à opérer un arbitrage entre un nombre limité d’options qui s’imposent à la lumière de la science et dans l’intérêt général. Hélas, ce n’est pas si simple.

D’abord, « la » science n’existe que comme l’addition de ses nombreux fragments disciplinaires et sous-disciplinaires. Lorsqu’une crise ou une question de gestion publique relève essentiellement d’une discipline particulière, il suffit de mobiliser les connaissances les plus avancées dans ce domaine (par exemple : dépollution des sols d’une friche industrielle, restauration d’un monument, définition d’une norme sanitaire…). Mais plus les questions sont complexes, plus nombreuses sont les disciplines qu’elles traversent, et plus il est difficile de réunir, de mobiliser et d’intégrer les savoirs pertinents sous une forme qui puisse effectivement guider les décisions.

La crise actuelle constitue, de ce point de vue, un paroxysme de complexité et d’urgence. Si l’origine et le moteur de la crise relèvent strictement des sciences médicales, ses implications affectent à peu près tous les aspects de nos vies et de nos sociétés, et donc, à des titres divers, la plupart des domaines du savoir. Une mobilisation transdisciplinaire concertée pour éclairer, à la hâte, une crise de cette ampleur, constitue un défi logistique et épistémologique insurmontable à court terme. Plus encore, une telle synthèse représenterait un défi cognitif tant les paramètres à prendre en compte seraient nombreux, complexes et disparates. Les autorités publiques n’ont donc pas pu, à ce stade, susciter une telle mobilisation « à 360 degrés », et agissent à partir de deux pôles disciplinaires : les sciences médicales (y compris la santé publique) et les sciences économiques. Dans beaucoup de pays, les débats se sont d’ailleurs polarisés entre ces deux regards sur la crise, donnant souvent l’impression, trompeuse, qu’il fallait nécessairement choisir entre préserver l’économie, ou la santé. On mesure pourtant l’intérêt de mobiliser d’autres disciplines, en particulier en sciences humaines et sociales, pour affronter des enjeux qui relèvent notamment de l’éthique, du droit, de la science politique, de la sociologie, de la psychologie, de la communication…

En outre, il faut accepter que la science n’est pas infaillible, qu’elle baigne dans l’incertitude et que les connaissances se développent progressivement et lentement. Souvent, plusieurs théories peuvent coexister en attendant que l’une s’impose ou que chacune trouve son champ d’application. Actuellement, par exemple, plusieurs modélisations épidémiologiques sont utilisées et peuvent donner des projections significativement différentes. Pire, vu l’urgence, des résultats d’expériences circulent avant d’avoir pu être contrôlés, reproduits ou validés par les pairs. Le cheminement habituel de l’innovation est débordé par l’urgence de communiquer un morceau de connaissance, une piste, même très incertaine. Cette instabilité est déconcertante parce qu’elle révèle des contradictions et peut donner l’impression d’un manque de fiabilité. L’absence de certitude immédiate est souvent instrumentalisée politiquement pour contester les décisions prises sur ces bases, mais aussi pour promouvoir des idées et analyses douteuses, voire erronées, mais populaires parce que présentées dans un écrin trompeur de certitude et d’assertivité. L’expertise scientifique doit donc être comprise comme un ensemble d’informations fournies sur base des connaissances les plus avancées dans la communauté scientifique, y compris les hésitations ou les incertitudes qui sont inévitablement associées à des problèmes émergents et complexes. Souvent, c’est l’incertitude qu’il faut communiquer et expliquer, plutôt que de présenter de fausses certitudes qui ont toutes les chances de se voir démenties.

Les experts convoqués par les décideurs et par les médias assument donc une responsabilité majeure de médiation entre la communauté « savante » des institutions de recherche, et un grand public (y compris les décideurs) « profane ». Il est donc crucial que ces experts soient les émissaires de la communauté scientifique du domaine concerné et s’appliquent à partager les connaissances établies par cette communauté dans les règles de l’art, et notamment le respect des méthodes, de l’éthique, de la validation par les pairs, etc. Cela devrait exclure ceux et celles qui, commentateurs « tout-terrain », se laissent aller à donner un avis sur tout, y compris à la marge ou en dehors de leur champ de compétence, sur base de bribes d’informations, d’idées préconçues et d’un périlleux « bon sens ». Cela requiert aussi la plus grande prudence vis-à-vis de certains « francs-tireurs » dont les vues ou même les compétences ne seraient pas reconnues par la communauté scientifique et qui s’exprimeraient en leur seul nom en défendant des points de vue marginaux en contradiction avec les connaissances scientifiques. Ce qui ne signifie pas que les points de vue divergents ou même les débats n’ont pas leur place en science ou dans l’espace public, bien au contraire. Mais lorsque la science est mobilisée par la société pour faire face à une crise ou un péril, il faut éviter d’aggraver la confusion et l’incertitude, de semer le doute ou d’entretenir de fausses controverses.

La science, et l’expertise qui s’en nourrit, aident à comprendre la nature d’un problème et à estimer ses conséquences, puis à identifier un certain nombre d’approches et d’actions envisageables pour le surmonter. Mais, en dernier ressort, les choix et les décisions relèvent exclusivement des personnes et institutions mandatées pour gouverner. Dans ce cadre, la science doit permettre de contextualiser ces décisions et d’évaluer leurs conséquences, et non transférer la responsabilité vers les experts. Une double exigence de transparence doit conduire les experts à expliquer la science, et les décideurs à justifier leurs décisions. Les interactions entre science et gouvernance doivent permettre, d’une part, aux pouvoirs publics de signaler les sujets pour lesquels les connaissances scientifiques semblent insuffisantes (besoin d’expertise) et, d’autre part, aux communautés scientifiques de signaler des sujets dont devrait s’emparer la puissance publique (veille sociétale), alimentant un cercle vertueux de production de connaissances et de gouvernance éclairée.

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