«La demande antisémite»

Le réflexe accusatoire antisémite a par exemple frappé le milliardaire et philanthrope George Soros.
Le réflexe accusatoire antisémite a par exemple frappé le milliardaire et philanthrope George Soros. - afp

Le besoin d’expliquer tout phénomène naturel, imprévu et inquiétant en termes de complot semble irrépressible. Ainsi, le 6 mars dernier, Fatih Erbakan, le chef du parti Refah, fils de Necmettin Erbakan, un ancien Premier ministre turc, généralement considéré comme le mentor politique du président Recep Tayyip Erdogan, n’a pas hésité à dénoncer les manigances sionistes : «  Bien que nous n’ayons pas de preuves certaines, ce virus sert les objectifs du sionisme de réduire la population et d’empêcher son augmentation, et d’importantes recherches le disent. […] Le sionisme est une bactérie vieille de cinq mille ans, cause de la souffrance des gens  ».

Bref, on n’a pas de preuve mais on a des coupables tout désignés : les juifs car le… sionisme n’a pas 5.000 ans d’âge ! Dans les situations d’incertitude et de détresse qui ne manquent pas de provoquer la peur, voire la panique, les Juifs figurent toujours au banc des accusés : «  Il y a des liens directs entre l’actuelle propagation du coronavirus et celle de l’antisémitisme  » de constater le commissaire du gouvernement allemand chargé de l’antisémitisme, Félix Klein. À chaque fois que les individus subissent une perte de contrôle – une pandémie est le prototype même de perte de contrôle – ils se rabattent sur les théories du complot qui leur donnent l’illusion de trouver un sens là où il n’y en a pas. Ce réflexe somme toute rassurant ressortit au concept de causalité diabolique élaboré par l’historien de l’antisémitisme Léon Poliakov : rien (tsunami, décès inopiné, pandémie, krach boursier) ne procèderait du hasard mais d’une entreprise criminelle, fomentée, dans le cas du Covid19, de la Chine, des États-Unis, des firmes pharmaceutiques et bien sûr des Juifs, rebaptisés sionistes ou non.

Aux États-Unis et en Hongrie, on dénonce le financier et philanthrope Georges Soros. En France, Dieudonné M’Bala Bala s’en prend aux Rothschild et à ses supposés acolytes, tous d’origine juive, entendez le trio formé par l’ancienne ministre de la santé, Agnès Buzin, son mari, le Dr Yves Lévy, et le Dr Jérôme Salomon, le directeur général de la santé française. Ce réflexe accusatoire qui présente les Juifs comme les responsables des maux du monde plonge ses racines dans un passé lointain mais toujours signifiant. Il remonte au début de l’Antiquité chrétienne où l’on vit les Pères de l’Eglise poser, très tôt, le Juif en figure du Mal à travers l’« invention » du personnage de Judas. Que de plus ingénieux, en effet, que de nommer… juif (Judas/Yehuda/Judée) le traître des Evangiles celui qui complota avec les autorités juives (Sanhédrin) à la perte de Jésus contre argent sonnant et trébuchant (30 deniers). À travers ce personnage maudit qui est présenté par Matthieu comme le trésorier du groupe, c’est évidemment l’ensemble du peuple juif qui est visé. Accusation absurde s’il en fut, si l’on songe que Jésus était tout aussi juif que Judas, tout comme d’ailleurs l’ensemble des apôtres, Simon-Pierre, Barthélemy, Thomas et bien sûr Marie-Madelaine.

Cette infox, l’une des premières de l’histoire humaine, était évidemment destinée à absoudre les autorités romaines du crime des crimes, le déicide et ce, parce que les Romains étaient destinés à devenir chrétien et donc à diriger l’Église ! L’on ne s’étonnera pas que fut, dès lors associée aux Juifs per se, l’idée de complot (cf. Les Protocoles de Sages de Sion) et d’argent mal gagné (capitalisme financier). Ainsi, lorsque la peste noire survint des steppes d’Asie, en 1347, les Juifs se retrouvèrent logiquement accusés d’en être les fauteurs. Ces assassins du Christ n’étaient-ils pas coutumiers de pratiques et crimes horribles : de la profanation des saintes hosties (cf. vitraux de la cathédrale St Gudule et Michel) aux meurtres d’enfants chrétiens ? Nous en connaissons les conséquences : des pogromes par centaines, des dizaines de milliers et ce, jusqu’en nos pays. A Tournai, en 1349 des Juifs sont brûlés vifs, les survivants expulsés de la ville. Rien qu’en Allemagne trois cents communautés sont détruites. ou expulsées. Les survivants fuiront, avec leur parler judéo-allemand, vers la Grande Pologne qui regroupera dès lors près de 80 % du total de la judaïcité mondiale.

Depuis lors, les Juifs se retrouveront assimilés aux agents infectieux (rats), puis avec le développement de la science, à la maladie elle-même (microbe, parasite, bactérie). C’est dans ce concept sanitaire qu’il faut comprendre la décision finale des nazis d‘assassiner le peuple juif dans sa totalité : on ne négocie pas avec un microbe, son élimination est un même devoir sacré. Étrangement, ce mythe du Juif empoisonneur n’est pas étranger à l’univers musulman et communiste. Des hadiths accusent une certaine Zainab Bint al-Harith, une rescapée juive du massacre de Khaybar, d’avoir causé la mort du Prophète par empoisonnement. 1300 ans plus tard, en janvier 1953, éclate en URSS le complot des blouses blanches : des médecins juifs, évidemment requalifiés de sionistes, parmi lequel figure le médecin personnel de Staline, sont accusés d’avoir assassiné deux dirigeants soviétiques et de prévoir d’assassiner d’autres dirigeants du parti.

Des accusations similaires furent portées dans les années 1980 et 1990 dans le cadre de la propagande nationaliste arabe radicale et fondamentaliste musulmane qui n’ont pas manqué d’accuser les Juifs de propager le sida ou encore le H1N1. Et lorsqu’en 2004, Yasser Arafat, le leader de l’Autorité palestinienne mourut à 75 ans dans un hôpital français, les Israéliens furent évidemment accusés de l’avoir empoisonné. D’Ankara à Téhéran, les Israéliens sont accusés d’avoir créé le nouveau virus, dans ce cas précis, en coopération avec la Chine pour éliminer leur population, ici, palestinienne, là Uigur. Les Juifs n’ont pas fini d’être désignés comme les responsables des malheurs du monde.

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