Le MAD donne carte blanche au photographe Philippe Herbet

Le MAD donne carte blanche au photographe Philippe Herbet

Philippe Herbet est photographe. Mais c’est avant tout un homme ayant bougé toute sa vie. Dans le texte qu’il a écrit pour la Galerie Cerami qui le représente, il écrit : « Né à Istanbul, j’ai commencé à parcourir cette ville, à rechercher qui j’étais, attentif aux rencontres avec quelqu’un, ou un paysage, quelque chose d’intensément poétique où le monde se révèle dans toute son harmonie. Le chemin donne des indices et ces indices m’ont mené vers d’autres pays, notamment l’ex-URSS, rejoignant ainsi mes rêves d’enfant. Depuis 2001, je séjourne régulièrement dans la Fédération de Russie, au Bélarus, en Ukraine, en Moldavie, en Transnistrie, en Gagaouzie, au Kazakhstan, pays qui m’ont profondément ému et séduit. »

Dans le cadre du festival Corps de textes organisé par le Théâtre de Liège, il devait présenter Albert Dadas, éloge de la disparition . A la fois une exposition et une lecture évoquant la figure d’Albert Dadas (1860-1907), « modeste employé du gaz atteint d’automatisme ambulatoire ou dromomanie. C’est le premier à être diagnostiqué comme fugueur pathologique ». Un type de personnage évoqué dans de nombreuses œuvres littéraires (Delaive, Modiano, Sebald, Vila-Matas, Walser…). Philippe Herbet a choisi, depuis Minsk où il séjournait en famille, de nous présenter trois images et trois textes de Serge Delaive et de lui-même.

« Le voyageur halluciné », poème de Serge Delaive

Pour Philippe Herbet

Tu marches tu fuis ton diagnostic

sur les spasmes du monde cette folie

tu déambules dans le temps synchronique

les coïncidences sont des signes

ni les frontières ni les contingences

n’entraveront ton errance pas à pas

sur les continents une impulsion

de somnambule éveillé une force en toi

te dicte de partir dès lors ils te rangent

dans la case pratique des aliénés

atteints d’automatisme ambulatoire

dromomanie des mots savants

qui ne savent rien il faut partir

tu le sais bien sinon le monde insoutenable

te rattrapera avec son outil une tenaille

pour te déposer dans l’asile des sédentaires

contraints jour après jour aux travaux forcés

ou à l’attente des prochaines atrocités

qui surviendront c’est évident et nécessaire

tu transperces les humaines frontières

au gré des possibles déboussolés

sans le sou tu prends des trains des bateaux

de la Baltique au Bosphore et même

sur l’autre rive méditerranée tu fuis les hommes

il faut bouger sans cesse s’enfuir et vagabonder

aucune trace aucune théorie

partout où tu passes l’on t’oublie

la mort finalement n’est que distance

marcher sur la géographie ton issue

au monde transit express être plus loin

c’est être nulle part dans le futur

unique temps tolérable de tes conjugaisons.

Moi aussi je suis fugueur. Vers six ou sept ans, je fuguais, seul, sans sortir de ma chambre. Alors que mes parents pensaient que je dormais, je partais en voiture dans mon lit avec un ami imaginaire que j’appelais Jim. Nous filions dans la nuit au volant d’une Citroën DS blanche, cette voiture me faisait penser à un fantôme, la douceur de sa suspension donnait l’impression d’effleurer, de survoler la route. Presque chaque soir, nous longions la Meuse, Huy, Namur, ensuite la Sambre, Charleroi, Mons ; nous traversions la frontière. En France, nous passions par Valenciennes, Jeumont, Maubeuge, petites villes endormies éclairées de jaune par les puissants phares à iode de la voiture. J’avais repéré ces villes sur la dernière page d’un vieil agenda de mon père où figurait la carte de la Belgique et du nord de la France.

Ensuite, on appuyait sur le champignon pour rejoindre Paris avant l’arrivée du jour. Jim ressemblait à Bob Morane, le héros de Henri Vernes. J’avais déjà un compagnon imaginaire qui me ressemblait ou à qui je voulais ressembler. Jim. Dadas.

Je rentrais toujours à l’heure du petit-déjeuner, avant d’aller à l’école. Mais plus tard, n’y tenant plus, pour échapper aux moqueries des autres au collège, j’allais aussi m’échapper de la maison, certains dimanches soir, mais à pied cette fois, et sans Jim.

Trop solitaire pour avoir des idées sociales ou politiques, Dadas aime la beauté et la laideur, le chaud et le froid, l’humide et le sec, l’autochtone et l’étranger. Il est vaguement, attiré par le mysticisme d’une religion restée à ses premiers balbutiements. Il parle au Christ tout bas, un Christ musclé, longiligne, maigre, nimbé de lumière, un Révolutionnaire, un meneur au cœur ouvert sur le sang blanc de l’âme. Il est obnubilé par une lumière dans la nuit, une étoile flottante là-haut, accrochée à un rocher.

Lorsque le temps est mauvais, il fréquente les salles d’attente, les cantines où les hommes mangent frugalement, où on les réveille s’ils s’endorment. Il passe des heures assis sur un banc entre songe et rêverie – il a dans ses moments de conscience des dispositions pour l’oisiveté – au soleil, jusqu’à l’arrivée du soir.

Il se baigne dans les lacs et les rivières, Dadas se lance dans des brasses intuitives, pareil à une grosse grenouille avec des mouvements trop larges des jambes. Il tente aussi des crawls imités où il bouffe des quantités d’eau. Il tousse.

Dans les villes, il s’assied dans les tramways flambant neufs où, d’un coup d’œil, il remarque les errants qui vont d’un terminus à l’autre pour se protéger des averses ou pour tuer le temps, être en paix la durée d’un trajet. Dormir. Dadas dort dans des cabanes délabrées, des immeubles abandonnés, envahis par les détritus et les odeurs de merde. À la fin, c’est éreintant. Il maintient propre son apparence, il cire ses chaussures, se rase, c’est primordial, à la fois pour sa santé mentale, et ses rapports avec les autres.

Dadas lorgne les souliers élégants, les choses fines, les somptueux apparats des nababs. Il se projette, imagine qu’il est riche, va, plein d’inconscience vers l’inconnu.

Nos autres cartes blanches.

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