«Les couturières professionnelles ne sont-elles bonnes qu’à faire du bénévolat?

«Les couturières professionnelles ne sont-elles bonnes qu’à faire du bénévolat?
Belga

Elle s’appelle Eve, elle a 35 ans et est couturière. Dans son très bel atelier, nombre de personnes viennent coudre et discuter. Eve réalise son rêve à mesure que ses élèves réalisent leurs ourlets. Son atelier c’est son château, là où on vient créer. Début mars 2020 : lockdown ! Plus de cours, plus de revenus. Eve, comme plus d’un million d’indépendants belges, a la boule au ventre. Cette histoire vous la connaissez, inutile de vous la raconter. Laissez-moi vous en conter une autre, celle des masques.

Il y a presque cinq semaines, une pluie de demandes nous a encouragées à faire des masques. Entourées de médecins, la règle était claire : le Covid-19 n’est pas une blague, notre masque doit protéger. Les avis divergeaient, mais nous avions besoin d’une direction pour avancer, le modèle du CHU de Grenoble.

Nos masques, nous les vendons. Eve est indépendante, elle n’a aucune garantie de revenus alors oui, elle les vend : 10 € pièce, un prix juste pour cette petite structure. Les masques sont en tissu, lavables et réutilisables à l’infini. Le travail est professionnel et l’entreprise locale. Tout ce qu’on aime, jusqu’au moment de payer : « Tiroir-caisse à la place du cœur » et « profiteuse de la crise » ne tardent pas à fuser. Tentant d’en rire, nous continuons et, 10 heures par jour, nous travaillons.

Des milliers de couturières professionnelles

On entend partout que l’économie est à l’arrêt, qu’il faut la soutenir, comme pour le New Deal après le krach boursier de 1929. Il fallait créer de l’emploi par une politique de grands travaux et soutenir le commerce. Ici, l’emploi est sous nos yeux, c’est la pénurie de masques. La Belgique compte des milliers de couturières professionnelles. Pourquoi ne pas lancer une grosse production le temps de la crise ? La Tunisie l’a fait. Réaliser un maximum de masques de qualité en un temps record, c’est possible. Les professionnelles sont là, prêtes et qualifiées.

Stéréotype

S’ensuit un énorme appel au bénévolat pour récolter 100.000 masques. Toute personne possédant une machine à coudre est invitée à donner de son temps pour confectionner des masques. Du bénévolat, prendre le travail de personnes qualifiées pour le donner à des gens non qualifiés et de surcroît non payés. Flouer non pas une mais deux parties de la population. Qui sont ces personnes ? Principalement des femmes. Des femmes qui font un « métier de femme » et qui, stéréotype oblige, ont ça dans le sang, de s’occuper des autres… Ce que l’on nous renvoie est violent : un travail de femme, c’est de l’altruisme ou du loisir qu’il ne faut pas payer. Plus surprenant encore, les autres membres de la chaîne sont rémunérés et, selon les termes de la secrétaire d’Etat Barbara Trachte (secrétaire d’État bruxelloise à la Transition économique et à la Recherche scientifique, NDLR), l’entreprise est louable puisqu’elle « envoie un signal fort d’une relance économique et locale ». Relancer l’économie locale avec du bénévolat, un New Deal à la belge.

Une plongée dans la culpabilité

Cette crise des masques cristallise deux problèmes. Le premier est notre habitude à sous payer tout ce qui peut s’importer de pays bon marché. Vivre si loin de ceux qui fabriquent nos vêtements nous a fait oublier le travail qualitatif de ces gens, leur savoir-faire. Le second est le silence autour de la rémunération des couturières et les cris de haine dont elles font désormais l’objet. Il met en lumière de manière presque grossière le rapport à l’argent et au travail dans lequel les femmes sont confinées depuis trop longtemps. Des femmes qui s’excusent de demander que soit remboursé le matériel de base, des femmes que l’on harcèle au point de les déstabiliser et les plonger dans la culpabilité.

Eve ne fait aucune publicité pour ses masques : elle a peur de se faire insulter, que son activité, son atelier en pâtisse. Elle travaille 10 heures par jour tous les jours depuis le 16 mars. Elle a investi plus de 2.000 € de matériel et paye deux employées. La question n’est donc même plus de travailler gratuitement, mais bien de travailler à perte.

Agir différemment

Avec cet appel au bénévolat à grande échelle et en l’absence d’initiative gouvernementale, nous balayons les couturières professionnelles sans payer celles qui travaillent. Pire encore, nous envoyons un signal fort : ces masques ne doivent pas être payés, car ils sont faciles à faire. Or, beaucoup de bénévoles nous appellent parce que ce n’est pas si simple et d’autres parce que leurs masques gratuits ou à moindre prix sont de mauvaise qualité. N’y a-t-il pas urgence à agir différemment ? Tout cela a fini par créer de la concurrence déloyale pour des gens dont c’est le revenu, à encourager le travail au noir, à créer du gaspillage et de la perte de temps et enfin, cette vague de haine inacceptable. Et la question cruciale : est-ce une manière vraiment sérieuse de répondre à une pandémie mortelle ?

En attendant la suite, j’aimerais que ce soir, chaque personne qui m’a lue pense à inclure les couturières dans ses applaudissements. Et aussi, j’aimerais que chaque couturière, qu’elle soit professionnelle ou d’un jour, bénévole ou rémunérée, s’applaudisse. J’aimerais qu’elle soit fière d’elle et de son travail comme je suis fière du mien et du leur.

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