«Tu triches, je triche, nous trichons»

«Tu triches, je triche, nous trichons»

Depuis quelques jours, au sein du monde universitaire, mais aussi plus largement dans la société, un débat refait surface. Devons-nous faire confiance à nos jeunes et les laisser passer leurs examens écrits à distance, devant leur PC individuel, sans surveillance (par prise de photos), faisant aussi acte d’humanisme puisqu’ils vivent dans une période inhabituelle et stressante ? Ou, au contraire, notre responsabilité première, pour nous enseignants ainsi que pour la société, est-elle de garantir une qualité et relative exactitude de l’évaluation des connaissances acquises – notamment aux toutes premières années du Bac – de nos futurs diplômés et futurs professionnels ?

Cette question m’intéresse non seulement parce que j’enseigne en premier année du Baccalauréat depuis plus de 15 ans maintenant (600-800 étudiants), mais aussi parce que j’enseigne la psychologie de la personnalité qui étudie notamment nos différences individuelles, à savoir le fait que nous sommes différents les uns des autres dans notre manière de penser, de sentir, et d’agir – par exemple sur le fait d’être plus ou moins honnête. Cette discipline étudie une question supplémentaire : y a-t-il des situations spécifiques qui diminuent l’expression de différences individuelles et qui nous font presque tous réagir d’une manière relativement similaire ?

J’ai posé la question récemment à l’un de mes collègues qui enseigne aussi en Bac 1 : « Selon toi, combien d’étudiants tricheront s’ils en ont l’opportunité ? » Il m’a répondu, « Probablement 10 %. » J’ai été surpris de la méconnaissance que nous avons du phénomène.

Or, un nombre important d’études, aux États-Unis mais dans d’autres pays également, montrent que le taux de tricherie aux examens, si l’opportunité se présente, ne concerne pas une petite minorité de 10 % ou 20 % d’étudiants ; et ne reflète même pas une variabilité importante de l’ordre de 40 % ou 50 %. Dans ces enquêtes, les étudiants eux-mêmes reconnaissent à 60-80 % qu’ils ont triché, occasionnellement ou souvent, pendant leurs études. Et si on ajoute plusieurs formes de tricherie (examens, plagiat des sources, copie des travaux des autres), ce chiffre peut atteindre les 90 %. Intéressant aussi : dans certains programmes d’études, on triche plus que dans d’autres.

Comment peut-on expliquer ce phénomène ? Apparemment, la passation d’un examen, notamment en Bac 1, où tout l’avenir professionnel de quelqu’un pour les 40 ans qui suivront est en jeu, constitue, comme nous disons en psychologie de la personnalité, une « situation forte » qui laisse peu de place aux différences individuelles de s’exprimer : nous réagissons presque tous de la même manière, à savoir nous essayons si possible de tricher. Les coûts d’un éventuel échec sont trop importants. Si, en plus, les risques d’être découvert et, le cas échéant, d’être puni sont petits, voire nuls, il faudrait faire preuve d’un moralisme exacerbé pour « résister à la tentation ». Par contre, trouver dans la rue un portefeuille avec 50 euros et l’amener à la police ou pas n’implique ni de grandes pertes, ni de grands gains ; les différences individuelles, entre ceux plus et moins honnêtes, peuvent alors mieux s’exprimer.

Si alors nous trichons « tous », à savoir la plupart d’entre nous, dès que nous le pouvons sans encourir aucun risque, dans des situations aussi critiques que les examens universitaires, il faut sortir de ce schéma caricatural où les professeurs sont vus comme des monstres sadiques ou des arrogants moraux qui chassent des jeunes étudiants innocents pour dénicher les quelques tricheurs. Non, nous aussi, professeurs (un grand nombre parmi nous), avons triché lors de nos études. Et les cas de fraude par les scientifiques eux-mêmes ne sont malheureusement pas si rares que ça. Ce n’est donc pas parce que nous aurions un sens moral plus aiguisé que nos étudiants que nous faisons des examens avec surveillance ; c’est parce que nous sommes conscients de notre nature humaine – de sa grandeur mais aussi de ses coins plus obscurs – et nous acceptons le fait que si nous nous trouvons aujourd’hui dans le rôle de celui qui évalue des connaissances, nous devons assumer notre devoir face à nos étudiants et futurs professionnels et face à la société.

Beaucoup de parents seraient prêts à fermer les yeux si leur fils ou leur fille leur raconte comment ils ont « un peu » triché lors de son examen – leurs enfants ont quand même essayé d’étudier, donc ils « méritent » de réussir. Mais peu de ces mêmes parents seraient enthousiastes d’être un jour opéré par un chirurgien cardiaque qui aurait réussi son diplôme ave un peu de triche ou ayant réussi en connaissant juste la moitié de la matière ; ou si l’architecte de notre future maison a également obtenu son diplôme sur base d’évaluations douteuses. Ou alors ferons-nous un jour exception pour de futurs diplômés qui étaient étudiants entre mars et juin 2020 ?

Est-ce pour cela que la surveillance des examens écrits (hors les cas d’examens à livres ouverts) à distance devrait être généralisée à cette session de juin de semi-confinement ou à d’autres qui éventuellement suivront ? Pas nécessairement. Tout d’abord, la nécessité ou pas de surveillance dépend d’une multitude de facteurs comme par exemple le type de connaissances ou compétences à évaluer, le nombre d’étudiants, le caractère essentiel ou secondaire d’une matière spécifique par rapport à la formation, ou le processus d’enseignement et d’évaluation qui était mis en place tout au long de l’année académique.

Mais il y a aussi un autre facteur, humain cette fois-ci, qui a à voir avec les différences individuelles des enseignants, de leur personnalité et de leurs valeurs. Mon expérience pendant 20 ans dans des jurys de délibération, et notamment huit ans comme président du jury du master, m’a appris deux choses. D’une part, nous tous enseignants, comme la société, nous partageons les mêmes valeurs : qualité et justesse de l’évaluation, souci pour le bon fonctionnement de la société dans laquelle les futurs diplômes vont servir, et considération de facteurs humains, individuels ou collectifs, qui nous obligent à tenir compte de circonstances particulières voire exceptionnelles.

D’autre part, les différences individuelles entre enseignants se manifestent quand il faut donner priorité à l’une de ces valeurs par rapport à d’autres. Ces différences individuelles sont profondes, liées à notre personnalité, et ne changent pas fondamentalement suite à une discussion, que ce soit en délibération ou via un autre type d’échange. C’est pourquoi l’option de laisser ouvertes plusieurs possibilités d’évaluation à distance, avec ou sans surveillance (par prise de photos – en auditoire, les étudiants sont aussi bien visibles et même par tous pendant leur examen), me paraît la plus judicieuse et la plus réaliste. Elle est aussi la plus respectueuse des professeurs : ils sont capables et bien responsables pour choisir le type d’évaluation qui correspond au mieux à la nature de leur cours universitaire et aux objectifs correspondants fixés.

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