«L’engagement citoyen, premier jalon du monde d’après»

«L’engagement citoyen, premier jalon du monde d’après»
Pierre-Yves Thienpont.

Louise adore les romans d’amour. Elle pense que l’amour ça n’existe pas, parce qu’elle ne l’a jamais connu. Mais en écoutant l’extrait de son dernier Barbara Cartland dans lequel l’héroïne Tara s’abandonne au Marquis de Keyston, son visage se plisse de mille rides de bonheur.

Louise a 94 ans, et sa bouche peine à avaler sa tartine de confiture et son flan au caramel. Mais cette après-midi, Delphine est venue passer quelques heures à la résidence Prince Royal à Ixelles pour l’aider à terminer son repas, lui lire les plus belles pages de son livre et lui dire de ne pas encore renoncer à son rêve. Louise demande à Delphine si elle reviendra demain. Et les deux femmes qui, la veille encore, ne se connaissaient pas, se quittent le cœur rempli de soleil.

Delphine n’est pas infirmière, médecin ou kinésithérapeute : dans la vraie vie, elle est bijoutière. Mais à l’appel de détresse des maisons de repos, elle a décidé de venir passer un peu de temps auprès des résidents. Tout le monde l’avait bien mise en garde sur les risques pour sa santé, mais qu’à cela ne tienne : un peu de temps, c’est quand même mieux qu’un bouquet ou une boîte de pralines, et ça permet parfois de sauver des vies.

Un réseau d’initiatives

Les hommes et des femmes comme Delphine sont légion. Ils s’appellent Jean, Laura, Vinciane, Aymeric, Stéphanie, Isabelle, Stéphane, Amina ou Noémie et se sont mobilisés par centaines au travers de Covid-Solidarity, association de fait créée dès le début du confinement pour organiser la solidarité dans les quartiers auprès des personnes isolées, avant de se concentrer rapidement sur le soutien aux résidents des maisons des repos à travers toute la Belgique.

Ce mouvement solidaire est loin d’être le seul ; il s’inscrit dans un réseau d’initiatives bien plus large qui aura émergé à travers toute la Belgique et mobilisé spontanément des dizaines de milliers de citoyens pour la réalisation de missions d’intérêt général en un temps record : confection de masques, de visières et de blouses de protection, aide alimentaire, transport de matériel ou encore soutien aux personnes isolées.

La population belge démontre ainsi toute la vitalité de son engagement en période de crise et sa capacité à déployer rapidement les ressources nécessaires afin de complémenter les efforts déployés par les autorités pour garantir la sécurité, la santé et la protection de tout un chacun. C’est un enseignement qu’il nous faudra retenir pour préparer le monde d’après.

Enrayer « l’effet de glissement »

Le secteur des maisons de repos illustre bien l’enjeu d’une telle mobilisation croisée : ainsi, d’après les quelques chiffres dont nous disposons, il semble que seulement 15 % à 20 % des résidents en maisons de repos aient été atteints du Covid-19 alors que les décès y sont pourtant deux à trois fois plus nombreux que les années précédentes. Sans visite de leur famille, sans les rythmes des repas et des activités en commun et moins stimulées par un personnel soignant débordé et en sous-effectif, de nombreux résidents se sont visiblement laissés dépérir en raison d’un phénomène communément appelé « l’effet de glissement ».

Des équipes renforcées

Fort heureusement, la généralisation du dépistage du personnel soignant et des résidents, cumulée à l’autorisation des visites permet d’envisager la régularisation progressive de la situation des maisons des repos endéans les prochaines semaines. Par ailleurs, à l’initiative des autorités régionales, les institutions (Iriscare à Bruxelles et l’Aviq en Région wallonne) ont mobilisé au maximum le personnel volontaire qualifié – médical, paramédical et technique pour permettre au secteur de poursuivre l’exercice de ses missions en renforçant les équipes présentes sur le terrain.

Triple objectif

Or jusqu’à ce jour, l’intervention de personnel volontaire en maison de repos (qu’il soit qualifié ou non) restait entachée d’ambiguïté, parce qu’interdite pour les résidences privées commerciales qui représentent pourtant 62 % du secteur. Confrontées à l’insécurité juridique, plusieurs directions de maison de repos pourtant débordées ont préféré renoncer à toute forme de soutien extérieur qu’elles jugeaient pourtant indispensables.

Fort heureusement, la loi fédérale du 3 juillet 2005 relative au volontariat vient d’être modifiée de façon à régulariser temporairement l’intervention des bénévoles au sein de l’ensemble des maisons de repos, et ce jusqu’au 30 juin prochain.

Ainsi, des citoyens bénévoles pourront désormais intervenir en toute légalité aux côtés du personnel soignant pour distribuer les plateaux et le café aux résidents en ayant tout le temps de leur parler, ou encore pour aider à organiser la visite des proches tant attendue par les résidents.

Ce faisant le bénévolat remplit un triple objectif :

– Avant tout, veiller à ce que personne ne se sente seul ou abandonné dans ses derniers jours mais offrir au contraire à chacun une fin de vie digne, entouré de chaleur et de bienveillance ;

– Soulager le personnel des maisons de repos qui a payé un lourd tribut au cours de ces dernières semaines et qui devra garantir que les visites des proches s’effectuent dans le respect de toutes les normes d’hygiène en vigueur ;

– Last but not least, permettre aux citoyens qui le désirent – et ils sont nombreux – à s’engager dans la résolution d’enjeux sociétaux aussi essentiels que l’accompagnement de nos aînés.

Vers la création d’une plateforme globale ?

Ce dernier objectif – faciliter l’engagement citoyen – doit être selon nous l’une des priorités dans le cadre d’éventuels futurs Lockdowns. Afin d’articuler au mieux l’ensemble des initiatives publiques et privées, il pourrait par exemple être intéressant de soutenir une plateforme de coordination globale à cet effet. La clé de la réussite de telles initiatives sera en tous les cas, comme le démontre l’expérience vécue dans d’autres pays, la confiance entre l’ensemble des acteurs publics ou privés engagés dans une lutte collective.

Engagement, solidarité et confiance entre tous les acteurs : tels sont sans doute les mots-clés qui doivent nous guider pour préparer le monde d’après et que nous voulons dès aujourd’hui écrire en lettres majuscules.

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