«Et si on ramenait à l’école ceux qui en ont vraiment besoin?»

«Et si on ramenait à l’école ceux qui en ont vraiment besoin?»
Belga

Le Conseil national de sécurité a décidé, le vendredi 24 avril, d’adopter un plan de déconfinement impliquant en phase 2 une reprise partielle des cours. Cette annonce a suscité beaucoup d’inquiétude et d’interrogations, parmi le corps enseignant mais aussi parmi les directions et les parents. Il est évident qu’un retour ne peut s’envisager que dans des conditions sanitaires strictes afin de protéger les élèves, les membres du personnel et in fine leurs proches et le reste de la population.

Le respect des mesures d’hygiène et de sécurité ne sera possible que si le nombre de personnes qui circulent dans les bâtiments est limité. Il est donc nécessaire de faire des choix et de « prioriser » les élèves qui rentreront.

Une priorisation à remettre en question

Si nous acceptons l’idée d’un retour progressif à l’école, nous souhaitons le voir s’inscrire dans une logique de priorisation raisonnée, axé sur les élèves qui en ont vraiment besoin. Nous, signataires de cette carte blanche, remettons en question la priorisation telle qu’elle est prévue par la circulaire 7550.

Actuellement, la priorité est accordée aux élèves de 6e primaire ainsi qu’à ceux des dernières années du secondaire (6e et 7e). Puis, à partir du 25 mai et en fonction des capacités organisationnelles des établissements, les élèves de 1e et 2e primaires ainsi que ceux de 2e secondaire pourront suivre. Enfin, s’il reste encore de la place, les élèves ayant « des difficultés scolaires ou des besoins d’apprentissage particuliers » (1) pourront rentrer à leur tour. Et c’est là que le bât blesse.

Pas d’élément concret

En citant cette dernière catégorie d’élèves (sans réelles précisions, d’ailleurs : de quels besoins particuliers s’agit-il ?), on prétend prendre en considération ceux qui sont dans des situations critiques mais, en réalité, on ne met rien de concret sur la table pour répondre à cette situation d’urgence. Au contraire, en les plaçant au bas de la liste des élèves « prioritaires », nous pouvons légitimement penser qu’aucun d’entre eux ne reverra un banc d’école avant septembre…

Cela résume d’ailleurs assez bien la gestion de cette crise du point de vue scolaire, en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Si nous avons été incités depuis le début de la suspension des cours à ne pas accentuer les inégalités face aux apprentissages (veiller à ce que le travail à domicile puisse être effectué en parfaite autonomie par les élèves, s’assurer qu’ils disposent du matériel informatique nécessaire, maintenir un lien social avec eux, ne pas donner de nouvelles matières…), nous ne pouvons que constater que rien n’a été mis en place par nos décideurs pour lutter contre ces inégalités.

Manque de données officielles

Comment se fait-il qu’il n’existe pas de chiffres officiels en ce qui concerne la fracture numérique et qu’aucun outil n’ait été développé pour tenter de les connaître ? Comment se fait-il que la FWB n’ait pas pris toutes les mesures nécessaires pour mettre du matériel informatique et une connexion Internet à disposition des élèves qui n’en ont pas ? Après deux mois de suspension de cours, nos responsables ne savent même pas quels élèves sont concernés par ces manques d’outils.

Pendant ce temps, la Fapeo, elle, a réalisé une étude sur le travail à domicile durant les trois premières semaines de suspension des cours. Il en résulte, entre autres, qu’à peine 44 % des élèves du secondaire disposent d’un ordinateur personnel alors qu’ils sont 76,4 % à recevoir des travaux via une plate-forme numérique et 46,8 % par e-mail. Ce rapport précise également que 16,7 % des personnes interrogées affirment devoir imprimer des documents alors qu’elles ne possèdent pas d’imprimante. Cette enquête ayant été réalisée par voie électronique, nous pouvons légitimement supposer qu’il existe des situations encore plus problématiques que celles qui y sont révélées.

Un fossé qui va se creuser

En outre, plus d’un enfant sur quatre vit sous le seuil de pauvreté en FWB (29 % à Bruxelles et 22 % en Wallonie). Et ces chiffres sont à revoir à la hausse vu les milliers de parents que la crise sanitaire a fait basculer en chômage temporaire. De plus, les études Pisa nous rappellent année après année que la FWB se classe, en temps normal, dans le « Top 5 » du monde industrialisé des systèmes éducatifs les plus inégalitaires. En Belgique francophone, les enfants de familles défavorisées réussissent beaucoup moins bien à l’école que les autres. Le confinement que nous vivons ne peut faire qu’une chose : creuser ce fossé. Il y a une urgence.

Accentuer la dimension sociale

Pour lutter efficacement contre ces inégalités, il faut donner une véritable dimension sociale à ce plan de reprise en ramenant en priorité ces élèves en souffrance au sein de l’école. Pour eux, tout particulièrement, la suspension prolongée des cours sera dramatique. Malheureusement, nous pensons que ce plan, tel qu’il est envisagé actuellement, provoque l’effet inverse. Il rappelle aux élèves concernés et à leurs parents qu’ils passent, une fois de plus, au second plan. Et force est de constater que rien ne garantit réellement le retour de ces jeunes gens au sein de leurs établissements.

Si nous comprenons qu’un retour à l’école progressif soit nécessaire, nous pensons aussi qu’il serait beaucoup mieux accepté par les enseignants s’ils y voyaient un sens. Un retour pour accueillir de manière « mécanique » certains élèves et pas d’autres nous paraît inutile et injustifié. Un retour pour permettre à ceux que la crise a éloignés le plus de l’école de renouer avec celle-ci nous paraît déjà beaucoup plus pertinent et acceptable.

Pour une réflexion centrée sur l’élève

Face à ces nombreux constats, nous défendons une rentrée inscrite dans une réflexion centrée sur les élèves et leurs besoins et non sur une logique « mécanique » qui confisque aux enseignants leur expertise et leur pouvoir d’action. Dès lors, voici ce que nous prônons en lieu et place des propositions actuelles.

1. Un retour progressif à l’école en priorité pour les élèves, toutes années confondues, qui ont vraiment besoin d’être soutenus, encadrés sur le plan social, pédagogique et/ou numérique. Ces élèves seraient identifiés par les membres de l’équipe éducative via un conseil de classe préalable (de préférence par vidéoconférence) et en concertation avec les parents. Sur base de ces conseils de classe, trois cas de figure pourraient être envisagés : A = nécessité absolue d’un retour à l’école, B = un retour serait bénéfique si la capacité d’accueil le permet et C = pas de retour pour ceux qui gèrent l’enseignement à distance. Il ne s’agit nullement d’augmenter la capacité d’accueil des établissements telle qu’elle est déterminée par les mesures de sécurité mais de répartir les places disponibles différemment, en fonction des besoins les plus urgents, tout en tenant compte des enfants déjà accueillis en garderie.

2. Il est aussi urgent de mettre en place un véritable recensement des élèves qui ne disposent pas des outils informatiques nécessaires pour effectuer leurs travaux à distance et dans de bonnes conditions. Il est inacceptable qu’à ce jour, après 6 semaines de suspension des cours, nous n’ayons pas la moindre idée de la proportion d’élèves sans outils numériques. Comment peut-on aborder la question des inégalités, de manière crédible, sans avoir aucun chiffre officiel à disposition ?

3. Un réel investissement de nos autorités est nécessaire pour trouver des solutions pérennes afin de réduire les inégalités scolaires. Il faut dès maintenant libérer les budgets suffisants afin de fournir à ces élèves le matériel indispensable pour réaliser les apprentissages durant toute la période où l’enseignement à distance sera nécessaire.

4. Il faut également assurer la formation des professeurs aux plates-formes d’apprentissage en ligne et vérifier qu’ils disposent des outils informatiques nécessaires pour assurer leur fonction. Un retour à l’école « classique » en septembre nous semble peu probable. Il faut donc anticiper les besoins de chacun dès maintenant.

Ne perdons plus de temps, organisons des conseils de classe pour permettre à nos élèves fragilisés de réintégrer l’école en priorité. Privilégions l’inclusion plutôt que l’exclusion pour que tous les efforts fournis en matière de sécurité soient vraiment bénéfiques. Ensemble donnons du sens à cette reprise.

(1) circulaire 7550, page 8

*Signataires :

Sara Vanobbergen Sara, déléguée CGSP, professeur en immersion néerlandaise à Charleroi ; Delphine Saucin, déléguée CGSP, professeur d’histoire à Montignies-sur-Sambre ; Jawed El Hasnnaoui, délégué CSC, professeur de cours de philosophie et de citoyenneté à Chatelet ; Pierre-Yves Henrotay, délégué SEL-Setca, professeur de religion à La Louvière ; Axelle Thirifays, déléguée CGSP, professeur de français et espagnol à Ottignies ; Adrian Sanchez, délégué CSC, professeur de cours de philosophie et de citoyenneté à Mons ; Jean-Noël Delplanque, délégué CSC, professeur d’éducation par la technologie à Laeken ; Christophe Reyckewaert, délégué SFLP, professeur de mathématiques à Ottignies ; Françoise Dreze, déléguée CSC, professeur de biologie à Ottignies ; Olivier Mottint, délégué SEL-Setca, instituteur primaire à Charleroi.

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