«Qu’elle est culottée cette sentence!»

«Qu’elle est culottée cette sentence!»

Samedi 2 mai dernier, au cours d’une émission télévisée, Pierre-Yves Jeholet, ministre -président de la Communauté française, évoquant un retour à l’école en août, ponctuait une de ses interventions d’un « Les enseignants ne sont pas à l’abri… » aussi lamentable que révélateur.

« Les enseignants ne sont pas à l’abri… ». Qu’elle est décourageante cette assertion, à la figure des (trop) rares aspirants-enseignants qui s’obstinent (pour 50 % d’entre eux seulement !) dans cette voie difficile et se voient une fois de plus suspectés, à l’entame de leur long parcours, de vouloir se planquer, loin de la rumeur du monde… Heureusement, la maréchaussée politicarde veille et les rappelle à l’ordre. « N’êtes pas à l’abri, nom de… ». Sait-il seulement, notre sergent-major d’opérette, que les enseignants (et particulièrement les jeunes, courageusement volontaires) se relaient depuis le début de la crise pour effectuer des garderies de 7 à 18 heures, sans gel et sans masques fournis par l’autorité parfois !

« Les enseignants ne sont pas à l’abri… ». Qu’elle est blessante cette apostille, à la face des grognards dont je suis (38 ans dans une classe), qui étaient déjà sur le front quand notre Malbrough de circonstance sortait à peine de son école primaire. Sait-il seulement que ceux qu’il rêve de renvoyer au feu sous de fallacieux prétextes pédagogiques (je vais y revenir) passent des dizaines d’heures à concevoir, scanner, envoyer des dossiers pédagogiques informatisés aux élèves (alors que cette génération n’a absolument pas été formée à ça et que l’équipement nécessaire est au frais de l’enseignant), à rassurer et informer leurs parents, à fournir les correctifs détaillés, à participer à des vidéoconférences… Mais aux officiers de l’arrière, il faut peut-être des martyrs.

« Les enseignants ne sont pas à l’abri… ». Qu’elle est culottée cette sentence, au cœur d’une crise sanitaire qui pointe du doigt la négligence coupable des gouvernements successifs envers les services publics. Aucune leçon ne semble décidément porter sur ces indécrottables florentins, fustigeant les fonctionnaires à longueur d’année, méprisant les hôpitaux et écoles publics en limitant leurs subventions ou en gelant leur index… Un petit virus venu de l’est a grippé leur machine infernale, alimentée par les profits indécents et la cupidité sans limite, mais ils ont tôt fait d’oublier qui les soigne ou qui instruit (et éduque !) leurs enfants. Qui donc est réellement à l’abri dans cette galère, cher ministre ?

« Les enseignants ne sont pas à l’abri… ». Qu’elle est maladroite cette paraphrase à un moment de nos existences où, pour que le peuple se serre les coudes, il serait de bon ton que les responsables politiques s’abstiennent de jeter l’opprobre sur des catégories socio-professionnelles essentielles au bon fonctionnement de notre communauté. C’est l’ABC du « management » comme ils disent, non ? En cette matière, pour un ministre libéral, on a rarement fait pire.

« Les enseignants ne sont pas à l’abri… ». Qu’il est lourd de sens ce commentaire, car non, ces mots ne sont pas innocents, et non, ils ne sont pas isolés du contexte, ils sont même les peu dignes représentants de ce système de pensée que nous ne connaissons que trop. Ils ont été lâchés dans le feu d’une logique bien ancrée chez ceux qui voient les enseignants comme des juilletistes et aoûtiens avant toute chose (non payés pendant cette période, rappelons-le tout de même), une espèce détestable qui, c’est bien connu, ne songe qu’à « se mettre à l’abri ». Craignons que lorsque ce genre de diatribes et autres critiques perfides auront fini leur office, il ne reste que des ruines de cet enseignement public où, il faut le savoir, des mois entiers de cours ne sont déjà plus assumés, ou bien le sont par des personnes qui n’en ont pas le titre, les qualifications, voire les capacités. Car n’en déplaise à certains, c’est un métier extrêmement complexe, passionnant mais épuisant, terriblement ingrat (des propos comme ceux-ci en sont la triste preuve), un des problèmes essentiels étant que tout un chacun, on le voit, se pense qualifié pour diriger le navire de l’école alors que, je pèse mes mots, la francophonie n’a plus connu de responsable de l’enseignement d’envergure depuis Jean Zay.

« Les enseignants ne sont pas à l’abri… » a-t-il asséné. Qu’elle est finalement judicieuse cette saillie, puisqu’il m’apparaît qu’on n’est pas à l’abri des paroles déplacées et des phrases assassines.

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