«Déconfinement: les spécialistes du comportement doivent être sollicités»

«Déconfinement: les spécialistes du comportement doivent être sollicités»
AFP

Nous vivons une époque à la fois très intéressante et frustrante en tant que spécialistes du comportement. Très intéressante, parce que nous n’avons jamais vécu auparavant une situation qui imposait des changements de comportements aussi radicaux qu’en ces temps de coronavirus. Mais frustrante aussi, parce que l’avis des spécialistes du comportement n’est pas sollicité. Comprendre cette situation est important car cela révèle la conception que les gens se font des comportements à adopter et des meilleures manières d’y parvenir. Certains en appellent à la responsabilité et au civisme ; d’autres font davantage confiance au contrôle, et si nécessaire aux sanctions, pour les modifier. Selon ces perspectives, le comportement humain fonctionnerait un peu comme une voiture : pour conduire il faut savoir quelle direction prendre (l’itinéraire GPS nous est donné par les virologues, avec certaines réorientations par les responsables politiques) et il faut un moteur qui fournit l’énergie nécessaire pour y arriver. Pour certains, ce moteur se trouve en nous (on parle de motivation intrinsèque), pour d’autres, il se trouve à l’extérieur, activé notamment par la crainte des sanctions (on parle de motivation extrinsèque). Parce que nous avons tous des capacités d’introspection, nous pensons savoir d’où viennent nos comportements et, par facilité, nous supposons que notre intuition permet de tous les expliquer. Quelle pourrait être la contribution des spécialistes du comportement ?

La nécessité de mettre en place une taskforce des comportements

Parmi ces spécialistes, les psychologues de la santé ont validé des modèles qui décrivent quels facteurs conduisent à adopter des comportements préventifs. Malheureusement, aucune taskforce portant sur le « comportement humain » n’a été mise en place jusqu’à présent en Belgique, bien que l’on ait répété son importance. Actuellement, nous naviguons donc à l’aveuglette en termes de changements de comportement, guidés par les intuitions des responsables sanitaires et politiques plutôt que par les modèles comportementaux validés. Une taskforce « comportement humain » pourrait démontrer qu’une bonne communication est une condition nécessaire, mais non suffisante, au changement de comportement.

Des campagnes bien utiles

Les virologues ont clairement montré les règles à suivre dès le début, mais ce n’est pas pour autant que le moteur a bien tourné et que les consignes officielles ont été bien suivies au cours des dernières semaines. Nous le savons grâce à d’autres campagnes de prévention (du tabagisme, du cancer de la peau ou de l’intestin, de sécurité routière) dans lesquelles la voie à suivre vers un comportement plus sain est également clairement communiquée, mais l’impact sur le comportement lui-même n’est pas toujours celui escompté.

Des éléments nouveaux

Par ailleurs, la situation avec le Covid-19 est différente d’autres campagnes de prévention de la santé. Examinons quelques caractéristiques centrales. Premièrement, il y a la perception d’un danger grave (les premières images dramatiques venant d’Italie) combinée à un sentiment d’imprévisibilité et d’incontrôlabilité face à la propagation du virus. Deuxièmement, nous avons tous des peurs irrationnelles de la contamination, ce qui a été démontré dans les études sur le sida. Troisièmement, nous sommes tous dans le même bateau, tous enfermés chez nous depuis des semaines.

Le retour des anciennes habitudes

Maintenant, nous entrons dans une nouvelle phase. Nous sortons de chez nous progressivement, et à des rythmes différents. Nous ne voyons plus de cercueils dans les médias, la courbe d’évolution de la maladie est encourageante, nous sommes en manque de contacts sociaux, nous nous habituons à la menace de l’infection, nous reprenons nos anciennes habitudes dans le contexte du travail. Par conséquent, nous revenons à des contextes dans lesquels les comportements de prévention face au Covid-19 sont plus difficiles à maintenir. Pour reprendre la métaphore de la voiture : nous savons toujours où aller, mais le moteur se met à tousser et à avoir des ratés.

Analyser les comportements pour orienter les choix politiques

Et maintenant que fait-on ? Tout comme les virologues veulent savoir comment le virus se propage dans la population, une task force « comportement humain » voudrait évaluer où la population se situe par rapport à différentes dimensions qui peuvent prédire les changements de comportement. On apprendrait probablement que le même comportement n’est pas causé par les mêmes facteurs en fonction de différents groupes (par exemple jeunes et personnes âgées, privilégiés et ceux en souffrance économique et sociale). Il est possible que les facteurs qui déterminent notre décision à porter un masque soient très différents de ceux qui entraînent notre distanciation sociale. Par conséquent, des recommandations scientifiquement fondées et adaptées pour chaque groupe et chaque comportement pourraient guider les choix politiques.

Généraliser les techniques de « nudging »

Autre enjeu fondamental : comme le virus est encore avec nous pour longtemps, comment maintenir ces nouveaux comportements alors que notre motivation est en baisse ? Cela peut se faire en s’appuyant sur des facteurs moins rationnels qui eux aussi orientent nos actions. Tout d’abord, on pourrait appliquer les techniques de « nudging » qui permettent de donner un coup de pouce pour initier un comportement au moment où il doit avoir lieu. Tracer des lignes sur le sol pour préciser les distances sociales, disposer les gels hydroalcooliques de façon visible et accessible dans les rayons sont des exemples d’actions efficaces qui augmentent parfois fortement les comportements préventifs. Ils sont déjà appliqués ici et là grâce à la créativité de gérants de magasins, mais il manque une stratégie de mise en œuvre claire et cohérente de ces techniques.

Etablir de nouvelles normes sociales

Deuxièmement, des efforts doivent être faits pour établir de nouvelles normes sociales dans notre vie quotidienne. En général, les normes sociales ont un effet plus marqué sur les changements de comportement qu’une bonne communication. Evidemment, on ne change pas les normes sociales en appuyant sur un bouton. Cela nécessite des actions dans lesquelles les médias jouent un rôle. Alors, pourquoi ne pas avoir des programmes à la télévision dans lesquels on développerait chaque jour de nouveaux « nudges » et où on mobiliserait des « role models » (chanteurs, acteurs, sportifs appréciés) appropriés pour différents groupes d’âge ? L’utilisation des réseaux sociaux est par exemple un moyen plus approprié pour atteindre les plus jeunes.

Prendre de nouvelles habitudes

Et finalement, si nous persévérons suffisamment longtemps dans nos changements de comportements, nous serons récompensés car nos nouveaux comportements deviendront des habitudes. Or une habitude de comportement est contrôlée dans le cerveau d’une manière complètement différente de celle d’un comportement contrôlé consciemment : il est indépendant de son objet, automatique et très difficile à modifier. Par exemple, vous vous êtes sans doute brossé les dents ce matin sans avoir voulu de façon consciente prévenir la carie dentaire. Vous l’avez fait sans réfléchir. Mais pour quelles raisons ? Parce que vous vous brossez les dents depuis toujours. Vous n’étiez sans doute même pas assez réveillé pour penser à une explication valable.

*Un collectif de chercheurs-professeurs spécialistes de la psychologie de la santé :

Stefan Agrigoroaei (UCLouvain), Geert Crombez (UGent), Ann DeSmet (ULB), Anne-Marie Etienne (ULiège), Carole Fantini-Hauwel (ULB), Emelien Lauwerier (UGent), Olivier Luminet (UCLouvain), Moïra Mikolajczak (UCLouvain), Diana Torta (KU Leuven), Stefaan Van Damme (UGent), Omer Van den Bergh (KU Leuven), Kris Van den Broeck (UA), Stephan Van den Broucke (UCLouvain), Ilse Van Diest (KU Leuven), Tine Vervoort (UGent), Johan Vlaeyen (KU Leuven), Andreas von Leupoldt (KU Leuven).

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