«Nous n’avons jamais cessé de soigner les patients âgés à l’hôpital: le point de vue de gériatres»

«Nous n’avons jamais cessé de soigner les patients âgés à l’hôpital: le point de vue de gériatres»

Nous voici presque au terme de huit longues semaines de confinement au cours desquelles chacun a pu prendre la mesure de la gravité de la situation pandémique due au Covid-19.

En tant que gériatres, nous menons chaque jour le combat afin de donner les meilleurs soins à nos aînés, et ce déjà bien avant la pandémie. L’âge en soi – ce chiffre traduisant une plus grande expérience de la vie – n’est certainement pas un bon critère pour décider de soigner ou pas une personne.

Nous regrettons les raccourcis qui ont été empruntés pour résumer les directives éditées en début de crise par les sociétés scientifiques de gériatrie et de médecine Générale, en les traduisant par « les résidents de maison de repos ne peuvent plus aller à l’hôpital ». Le document ne ferme pas les portes de l’hôpital aux personnes âgées, en particulier celles vivant en maison de repos. Nous accueillons depuis toujours, dans nos unités de gériatrie – où les lits ne sont jamais vides, et en particulier maintenant – des personnes âgées de tous les horizons dont la moitié viennent de maison de repos.

Lutter contre l’âgisme est une préoccupation quotidienne ; nous échangeons tous les jours, et davantage encore dans cette période de crise, avec des collègues médecins généralistes et médecins coordinateurs de maison de repos, du personnel soignant de celles-ci, d’autres collègues hospitaliers, pour offrir aux personnes les plus âgées des soins qui ne soient pas fonction de leur âge, mais adaptés à leur santé globale. Nous ne doutons cependant pas qu’une certaine forme d’âgisme, déjà présente avant la crise Covid-19, puisse avoir eu lieu. C’est le propre de cette crise : elle exacerbe les failles de notre système, de notre société. Parce que, oui, notre société de performance véhicule des stéréotypes âgistes qui ne permettent plus de laisser une place au vieillissement et à la fin de vie. En effet, la mort est inéluctable et ce mot fait peur ; nous repoussons sans cesse à plus tard cette idée de finitude.

Une réflexion avec le patient, par rapport à sa santé et à sa fin de vie devrait idéalement se faire en amont de l’hôpital, au lieu de vie, en dehors de tout événement médical aigu. La personne a le droit de choisir et d’émettre ses souhaits sur la fin de sa vie, et tout soignant doit pouvoir les entendre. Qu’est ce qui est important pour moi ? Qu’est-ce que j’accepte de subir ? Je veux vivre, oui, mais à mes conditions ! Choisir maintenant, pour plus tard, sans que rien ne soit immuable. C’est toute l’importance des directives anticipées, du choix et des souhaits des personnes à l’approche de la fin de vie, discutés de manière éclairée avec leurs proches.

Dans nos unités de gériatrie, ces réflexions sont quotidiennes. Le travail en équipe permet de s’ajuster à l’état de santé du patient, à ce qu’il dit, à ce qu’il montre, à ses silences, pour le respecter au mieux dans toute sa complexité.

En tant que gériatre, nous nous occupons de personnes particulièrement vulnérables, c’est-à-dire en équilibre précaire. Un seul grain de sable peut enrayer cet équilibre et entraîner une série de complications pouvant altérer la qualité de vie. Il n’existe que rarement des solutions simples aux problèmes rencontrés, mais en équipe, nous soutenons nos aînés fragiles pour qu’ils retrouvent cet équilibre et qu’ils puissent regagner leur lieu de vie. Le patient, ses proches, les médecins de famille et les soignants de première ligne font partie de cette équipe. Certains patients sont cependant très malades et peu susceptibles de se rétablir. Nous tenons à rappeler que les soins palliatifs ne sont pas un second choix, c’est avant tout un droit. Ils permettent d’éviter des souffrances inutiles pour les personnes dont l’issue est inévitablement fatale.

Nous comprenons le désarroi quant à la prise en charge des résidents en maison de repos durant cette crise. Les soignants de maison de repos doivent bénéficier de plus de moyens. C’était déjà vrai avant la crise. Ils font un travail formidable, dans des conditions souvent difficiles et avec le désir de garder dans ce lieu de soins, un lieu de vie. Nous espérons que nos dirigeants ne l’oublieront pas après cette crise. Nous souhaitons que ceux-ci saisissent aussi qu’il ne s’agit pas seulement d’une question de matériel ; prendre soins de nos aînés demande également un savoir-faire et savoir-être qui doivent être mieux soutenus à l’avenir.

Nous continuons maintenant notre travail, car finalement tout ne fait que commencer. Nous espérons que les leçons de cette pandémie pourront être tirées, en n’oubliant pas que « la grandeur d’une société se mesure aussi à la façon dont elle traite ses personnes âgées ».

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    7,5€/mois
    pendant 6 mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches
    • BELGAIMAGE-164295002

      Carte blanche «Covid-19: entre le chameau et Joseph II»

    • d-18010919-WECYGV

      Carte blanche «peut-on se contenter d’une jeunesse qui survit?»

    • © Belga.

      Carte blanche Madame von der Leyen, soyez Roosevelt !