«Affronter les crises en démocrates»

«Affronter les crises en démocrates»

Pour interrompre la chaîne de transmission du coronavirus et maîtriser la pandémie, les autorités ont mis en place divers systèmes de surveillance dont le traçage est le dernier-né. Si nul ne conteste la nécessité de juguler la pandémie, la surveillance accrue des individus s’inscrit dans une continuité de contrôle et de réduction de la sphère privée. La crise des subprimes et les attentats ont déjà augmenté la pression sur les libertés privées et publiques. Il est impératif d’affronter les crises en démocrates et non au détriment de la démocratie.

L’humanité a mis du temps à se dégager de l’absolutisme monarchique ou religieux, qui a marqué son histoire, et à reconnaître l’égale dignité des humains en raison, en libertés et en droits.

Philosophique avant d’être juridique, les penseurs des Lumières ont vu dans la reconnaissance des valeurs de liberté, d’égalité et de dignité de l’homme les exigences éthiques découlant de la loi naturelle. Sa formalisation trouvera écho dans un autre concept contemporain aux Lumières, le contrat social. Il repose sur le principe que la vie en société, formée d’hommes nés libres et égaux, s’organise sur base d’un pacte dans lequel chaque citoyen a une responsabilité égale dans la définition des lois qui régiront les intérêts collectifs et pour lesquels il consent à renoncer à l’absolu de ses intérêts individuels. Il confie son pouvoir législateur, son autorité sur sa liberté et sa sécurité afin qu’en retour, le gouvernement lui assure l’exercice d’une liberté qui ne soit ni nuisible pour d’autres, ni empêchée par d’autres. L’état civil est ainsi, selon Locke, le lieu même de la réalisation de la liberté.

Les constitutions d’après révolution garantissent, d’une part, un ensemble de libertés et de droits fondamentaux individuels considérés par un accord collectif comme traduisant la valeur même de toute vie humaine. D’autre part, elles définissent un cadre juridique visant à assurer une représentativité effective de chaque citoyen pour conserver une dynamique permanente d’engagement contractuel entre gouvernants et gouvernés. Cette dynamique permanente est le gage de la confiance nécessaire à la représentativité et au consentement au gouvernement civil.

Depuis plus de deux siècles, des représentants librement élus s’engagent, dans le respect de la constitution, à maximiser l’intérêt collectif sans porter atteinte aux droits jugés démocratiquement comme fondamentaux.

Il faudra cependant attendre la fin de la Seconde guerre mondiale et ses actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité pour que la Déclaration des droits de l’homme soit considérée comme un engagement universel, et incarne la plus haute aspiration de l’homme.

Néanmoins, tout contrat a pour première limite son interprétation. Rousseau l’avait bien compris en considérant que l’égalité des hommes ne pouvait se limiter au droit de vote et à la soumission à une même loi. Il faut également avoir les moyens suffisants pour participer activement au dynamisme contractuel. Les inégalités sociales sont ainsi de nature à remettre en question la portée démocratique du contrat social.

Une seconde limite se situe dans la dispersion des intérêts individuels qui complique la définition de nouvelles limites qui s’appliqueraient à l’intérêt collectif. L’augmentation permanente du nombre de partis et de représentants traduit la division des citoyens quant à la portée qu’ils entendent donner aux droits fondamentaux.

Une dernière limite, expérimentée à travers les différentes crises politiques, économiques, et maintenant sanitaires qui ont touché les démocraties modernes, résulte de l’engagement des élus à assurer la sécurité des personnes qui les ont désignés comme mandataires et garants de leurs droits.

Dans un environnement économiquement, politiquement ou sanitairement instable et anxiogène, la tentation est grande de jouer la carte de la représentativité pour renforcer l’autorité gouvernementale au nom de la sécurité. Une telle approche n’est cependant justifiable qu’à condition qu’elle ne confonde pas une restriction momentanée de l’exercice de droits fondamentaux, rendue nécessaire par la situation, avec une volonté plus ou moins affirmée d’en modifier ou d’en restreindre la portée.

La question est, malheureusement, à nouveau d’actualité avec la Covid-19, après les importantes modifications législatives déjà intervenues sur le traçage des données financières suite à la crise des subprimes ou l’installation progressive de caméras de surveillance et de reconnaissance faciale dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Le Covid-19 ne peut être un prétexte pour justifier un nouveau glissement vers un contrôle renforcé de la population par une autorité gouvernementale censée être au service d’un contrat par le peuple et pour le peuple. Le gouvernement doit au contraire renforcer la démocratie, en montrer la force et l’efficience, et les citoyens, montrer leur engagement et leur responsabilité de démocrates.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    7,5€/mois
    pendant 6 mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches