«Billet d’humeur d’une prof en colère et en questionnement»

J’assure actuellement une charge de « coordinatrice de section » dans une Haute Ecole – enseignement supérieur professionnalisant. De ce fait, les difficultés se cristallisent autour de ma fonction. La détresse chez mes collègues et mes étudiants, je la constate chaque jour. Et je la partage.

Nous formons des éducateurs spécialisés, métier de relation s’il en est. La situation du confinement nous place dans la position très paradoxale de devoir apprendre à des étudiants à travailler en lien, tout en étant sans lien. Nous vivons une situation d’urgence inédite et les profs ont dû adapter leurs modalités d’enseignement afin de maintenir la continuité pédagogique. C’est insatisfaisant mais c’est mieux que rien. Mes collègues ont fait comme ils ont pu, en découvrant de nouveaux outils, en adaptant leur matériel informatique… ils se sont démenés, la solidarité s’est mise en place et, grosso modo, les étudiants sont accompagnés dans leur apprentissage. Que personne ne me dise que les profs se la coulent douce et touchent leur salaire plein. Pour la toute grande majorité d’entre eux, ils bossent bien plus qu’avant, dans un contexte extrêmement inconfortable (le métier de prof aussi est un métier de relation, et le vivre à distance, c’est douloureux). Les profs ont fait le nécessaire pour maintenir ce qui pouvait être maintenu, en se concentrant sur le « formatif » et le maintien de la relation avec leurs étudiants. Je ne les remercierai jamais assez de ce qu’ils font.

Mais voilà que le confinement se prolonge. On va enseigner à distance jusqu’à la fin de l’année. Jusque-là je peux comprendre. Mais devoir évaluer à distance, cela me révolte.

Je suis une prof en colère. J’ai mal à mes valeurs. Je croyais à une société fondée sur un enseignement ouvert à tous, humain et respectueux des particularités de chacun. Cette session d’examens qui s’annonce est tout, sauf ça.

Certains cours se prêtent peut-être mieux que d’autres à cette évaluation « à distance », mais ce n’est pas le cas partout, loin s’en faut. Quelles sont les options ?

– Les étudiants vont passer l’examen écrit à distance. Donc, on suppose que tous les étudiants disposent d’un ordinateur et d’une bonne connexion à Internet. On suppose aussi qu’ils ont tous une pièce bien à eux, au calme, dans laquelle ils peuvent étudier et se concentrer pour passer l’examen. Ce n’est pas le cas. Et comment va-t-on faire quand la connexion de l’étudiant va se couper (tous les étudiants du supérieur seront en session d’examens ensemble, à distance, ça risque de faire du monde virtuel sur le réseau…) et qu’il n’aura pas pu renvoyer son formulaire rempli dans les temps ? Et comment contrôle-t-on l’absence de tricheries lors d’un examen à distance ?

– Pour prévenir les fraudes, on va faire des examens oraux à distance. Est-ce que tout le monde (profs et étudiants) a un ordi, avec micro et webcam intégrés ? Et comment faire pour respecter le droit à l’image de celui qui ne veut pas être filmé ? Comment s’assurer de l’identité du répondant ? Et que dire à l’étudiant qui va brutalement disparaître de la visio-conférence à cause d’une connexion trop faible ?

– Les étudiants vont devoir réaliser un travail en remplacement de l’examen. Cela paraît sans doute, de prime abord, la moins mauvaise des solutions… Mais ils croulent sous les travaux. Extraits choisis : « Beaucoup de travaux avec des délais courts et consignes pas claires. Donc j’ai la sensation d’étouffer et je stresse jour et nuit. » « Je voudrais avoir des travaux faisables, négociables et qui ont du sens pour notre formation. » Et puis, allez demander un travail pour évaluer un cours de natation, de pratique de la guitare, pour évaluer des compétences en athlétisme, ou des techniques pour intuber un patient inconscient… Toutes les matières ne se prêtent pas à ce type d’évaluation. Et enfin, le fait de demander un travail ne gomme pas les inégalités. Il n’existe aucun moyen de savoir qui a réalisé le travail, et avec l’aide de qui. Encore une fois, les étudiants les mieux entourés sont favorisés.

La Ministre de l’enseignement supérieur nous dit que les établissements devront « trouver des solutions » pour tous les étudiants qui signalent une difficulté pour passer les épreuves. Honnêtement, avec les réalités qui sont les leurs, je ne vois pas trop ce qu’on peut faire à part leur dire de venir passer l’examen à l’école. C’est rigolo, non ?

La Ministre nous avertit également : les jurys vont devoir statuer avec « clémence et bienveillance ». Comme l’a très justement écrit M. Thirion, professeur de droit à l’université, est-ce à dire que d’habitude les profs sont malveillants ? Oublierait-on que les profs sont formés pour évaluer l’acquisition de savoirs et de compétences, et pas pour faire preuve de bienveillance ou de clémence ? Pour éviter de « pénaliser les étudiants », certains vont jusqu’à prôner une réussite « par défaut » (les étudiants devraient obtenir une note minimale de 10/20 étant donné les circonstances). Je ne suis pas d’accord. L’équité, ça veut aussi dire qu’il doit rester question de réaliser de vrais examens, et non des examens au rabais. Comment garantir la qualité de la formation et la valeur des diplômes si l’évaluation n’est pas une « vraie » évaluation (qui doit s’adapter à la réalité, certes, mais qui doit rester une évaluation) ? Les universités et hautes écoles ont la mission de transmettre savoirs et savoir-faire mais aussi de certifier que ces savoirs et savoir-faire ont été effectivement acquis par les étudiants qu’elles diplôment.

C’est cette mission de certification qui empêchera des instituteurs au rabais d’apprendre à lire et à écrire à vos enfants, c’est elle qui évitera que votre maison se fissure à cause d’un architecte mal formé. C’est elle encore qui garantira que le personnel soignant qui vous prendra en charge, un jour, le fera le mieux possible, avec les meilleures connaissances et compétences possibles.

Cette mission de certification est mise en péril. Si elle n’est pas possible, alors je pense qu’il faut avoir le courage de le reconnaître, et de ne pas faire « comme si ».

Voici pour conclure, en vrac, quelques mots et réactions glanées au fil des derniers jours, qui traduisent la détresse du « terrain ».

Un prof : « La situation, les contraintes institutionnelles et l’absence de prise de position conséquente des autorités face à la situation, semblent obliger les enseignants dans ma situation « à faire semblant » d’évaluer les étudiants dans des formules qui ne le permettent pas, afin de certifier l’acquisition de compétences qui ne le seront pas. […] L’évaluation en ligne est une injustice vu les fractures numériques et l’incapacité – sans mettre à mal le règlement général de protection de la vie privée – de s’assurer de l’individualité de l’évaluation. […] [Elle ne peut] que favoriser une sélection des plus dotés et l’abandon des étudiants les plus fragiles socioéconomiquement. »

Un étudiant : « Madame, je suis en panique là. Au kot, on a un Wi-Fi pour nous cinq, ça rame grave. Je n’ai pas la 4G sur mon téléphone. J’ai peur pour les examens, je vais faire comment ? »

Un prof : « S’il faut évaluer, c’est en respectant des conditions équitables. On n’y est pas. »

Un étudiant : « Je n’ai pas d’ordinateur madame. J’avais celui de ma cousine, mais il est trop vieux, j’arrive plus à le rallumer. J’ai personne pour le réparer. Est-ce que je vais rater mon année ? »

Un prof : « C’est une mascarade cette session. Je donne un cours pratique lors duquel les étudiants apprennent à appréhender puis à exercer des postures professionnelles spécifiques. Comment puis-je évaluer ça par écran interposé ? »

Les profs sont désemparés de devoir faire leur travail dans des conditions qu’ils ne comprennent plus. Les étudiants sont (encore plus) stressés (que d’habitude) face à leurs examens.

Cette session d’examens est un non-sens pédagogique (qu’est-ce qu’on va évaluer, au fond ?) et un non-sens social (qui va réussir ? les mieux nantis). Elle me révolte. Elle m’oblige à travailler dans un cadre auquel je n’adhère pas.

Je voudrais que le pouvoir politique puisse prendre la responsabilité de poser ce constat de non-sens, suspendre la session de juin, et réfléchir à d’autres options.

Pourrait-on postposer l’évaluation de 1ere session à la rentrée d’août, en la faisant suivre d’une seconde session en septembre/octobre ? Il faudra empiéter sur le calendrier académique de l’année prochaine. Si c’est pour faire du travail qui a du sens et respecter des valeurs d’humanisme et d’équité, pourquoi pas ?

Sans doute faudrait-il donner la priorité aux étudiants diplômables, qui doivent avoir accès au marché de l’emploi. Pourrait-on annuler la première session et poursuivre l’enseignement et l’accompagnement de nos étudiants, du mieux possible, jusqu’à la fin juin, partout où cela sera possible afin de les préparer au mieux à la session d’août ? Pourrait-on rassurer les étudiants quant aux conséquences, sur leur finançabilité, de la situation actuelle ? En d’autres termes, pourrait-on annuler l’année 2019-2020 dans le calcul de la finançabilité des étudiants afin qu’ils ne se retrouvent pas « non finançables » à cause d’une situation dont ils ne sont pas responsables ?

Il n’y a évidemment aucune bonne solution, mais celle qui est choisie par le pouvoir politique actuellement (maintien de la session de juin et du calendrier académique 20202021) me paraît particulièrement inadéquate.

Que faire alors ? Proposer de l’aide matérielle et financière aux étudiants. C’est le cas, heureusement. Mais encore faut-il que les étudiants osent demander cette aide, et soient au courant de l’existence de celle-ci. En tant que coordinatrice de section, être proche de mes collègues, favoriser le dialogue et la réflexion. Être à l’écoute des étudiants, tenter de rationaliser les travaux qui leur sont demandés. Tout cela se fait, mais c’est particulièrement compliqué lorsqu’on est « à distance », surtout lorsque le cadre, que je porte de par ma fonction de coordination, est en contradiction avec mes valeurs personnelles les plus profondes.

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