«Ne touche plus à mon bonheur»

«Ne touche plus à mon bonheur»

Nous sommes vendredi. Pour moi, comme pour beaucoup, dernier jour de la semaine. Pourtant, depuis deux mois, il n’y a plus de « dernier » jour, il n’y a plus vraiment de semaine. Il n’y a plus que des aujourd’hui, sans projets de plus de quelques heures.

C’est la faute à ce truc, ce « Co – qu’on n’a plus envie de prononcer ». Ce virus qui nous fait davantage crever mentalement que physiquement.

Cela fait deux mois que ma profession a changé : ma petite épicerie est devenue un espace à nettoyer, à désinfecter, à aérer. Une zone de combat où trônent des légumes, du pain, du chocolat. Un lieu où se croisent des individus masqués, nos clients, à qui on parle « de loin », derrière un plastique, des marques au sol.

Deux mois que je tente de faire l’équilibriste entre ma vie de famille – qu’il faut éveiller, nourrir, habiller, laver, amuser, cajoler, instruire – et ma vie de gérante de commerce « de première ligne ». « Aller au front », dit-on même. Chaque matin, Maman s’en va travailler et faire la guerre au « Co-qu’on n’a plus envie de prononcer » avec ses masques, son gel hydroalcoolique, ses gants et ses lavettes. Chaque jour, Maman revient avec la fatigue, les mains ravagées et le visage sec.

Combien de jours de masques, de désinfection, de recul, de « attention ! », devra-t-on encore s’infliger ? Combien de fois nous rappellera-t-on encore de la crèche pour venir rechercher bébé qui a dépassé la température corporelle de 38 degrés ? Combien de fois les enseignants diront aux enfants de ne pas toucher les poignées de portes et de rester « à distance » ?

J’ai suivi toutes les règles, j’ai été solidaire pour la collectivité, j’ai été parmi les premiers à porter le masque. Et aujourd’hui, je suffoque.

Et aujourd’hui, j’ai dû conduire mon petit de 18 mois chez ma mère. Quoi ? Oui, parce que tout est « Co-qu’on n’a plus envie de prononcer ». Une dent qui pousse : 7 jours d’éviction pour l’ONE ? Quand, dans cette crise, pourra-t-on retrouver le bon sens pour la grande majorité de la population en bonne santé ? Parce que c’est la santé mentale qui se détériore. Celle des médecins et infirmiers impliqués. Celle des parents-tuteurs-travailleurs tout-à-la-fois. Celle du corps enseignant qui doit soudainement transformer l’école en milieu hostile. Celle des indépendants qui n’ont plus d’espoir en leur affaire. Celle des travailleurs de première ligne qui, comme moi, depuis deux mois ne se sont jamais arrêtés.

Pour mes enfants, je suis prête à signer des décharges pour un retour à la normalité, enfin pour une réalité améliorée (avec plein de vélos, plus de lenteur, moins d’avions, tout ça). Parce que, pour eux, je préfère prendre le risque que de perdre le bonheur.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    7,5€/mois
    pendant 6 mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches