«La créativité, en plus des tablettes, pour réinventer les liens scolaires»

«La créativité, en plus des tablettes, pour réinventer les liens scolaires»

Depuis des semaines, nous entendons des politiciens rassurer des enseignants et des enfants sur le fait que celles et ceux qui n’ont pas d’ordinateur ou de tablette à leur portée vont en recevoir. Que ce qu’on appelle : « la fracture numérique » ne connaîtra pas, contrairement au virus, une croissance exponentielle. Que les petits et les ados qui sont entassés dans des appartements exigus avec leurs parents assignés à résidence auront les mêmes conditions de travail que celles et ceux qui prennent leur petit-déjeuner dans une villa quatre façades en regardant l’oiseau printanier se poser au coin de la table.

Que ce petit-déjeuner pris dans une vaisselle assortie à la nappe n’aura pas plus de valeur au moment de la concentration nécessaire pour étudier, que la céréale trop sucrée ou la gaufre industrielle, dans le meilleur des cas, absorbée par les plus pauvres.

Cet accès à un ordinateur, proposé comme le Graal de la réussite, mettra chacun et chacune de nos chérubins, pour lesquels nous voulons le meilleur, au même titre que tous les autres. Que le lit ait la tête au nord ou pas, que l’établissement scolaire prie ou pas, que l’entrée de la cour soit en périphérie, en campagne ou en centre-ville, tous les enfants auront un ordinateur.

Sommes-nous devenus naïfs à ce point pour croire cela ? Non seulement nous le croyons mais l’applaudissons comme un soulagement et une note d’espoir et de solution face à la multitude de sujets anxiogènes qui défilent chaque matin, chaque midi, chaque soir devant nous. Le Covid est circulaire. Il tourne continuellement dans les chaumières. Alors quand nous, simples citoyens démunis, entendons une prise de décision comme celle-là, nous digérons mieux. L’air semble mieux plus léger.

Et pourtant…

Ce n’est pas parce que cette tablette va être livrée que la violence va être moins dangereuse dans certaines maisons. Ce n’est pas parce que cette tablette va trôner fièrement quelques jours au milieu de la table que les tables de multiplication, la dissection d’une mouche ou la découverte de Baudelaire vont d’un coup passionner les uns et les autres et balayer les échecs.

Bien sûr que cela va aider. Bien sûr que voir apparaître une vidéo avec la tête de son institutrice qui donne cours ou recevoir un dossier comme les autres va panser, conforter, soutenir. Mais quelle illusion de penser que nous solutionnons avec cela. Nous pouvons faire beaucoup mieux.

Si nous reprenions un peu nos esprits, si nous nous attelions autrement à la tâche, si nous libérions nos imaginaires et notre sens de la créativité tant et tant de fois muselés, ne pourrions-nous compléter cette réponse à l’enfant ?

Nous sommes de plus en plus convaincus d’acheter local pour manger, pour nous habiller.

Nous sourions derrière nos masques et faisons de grands signes de soutien aux maraîchers, aux fermières. Nous nous remettons en selle pour quelques kilomètres chaque jour. Nous prenons le temps. Il était temps ! Nous nous essoufflions depuis tellement de vies.

Et si nous appliquions cela à l’école ? Si on se disait que rien ne vaut un appel téléphonique en direct entre un enfant, un parent et son enseignant afin que les deux premiers puissent dire ce qu’ils vivent, ce qui leur manque pour y arriver. Si on se disait que l’enfant peut aussi être très excité à l’idée de recevoir un dossier par la poste et que le renvoyer dans une enveloppe, le timbrer, aller jusqu’à la grande boîte rouge du coin de la rue en marchant peut être plaisant.

Si quand une maman se dit débordée parce qu’elle n’arrive plus à s’organiser avec les enfants, le jeu devenait pour l’instituteur et l’enfant, de se fixer des rendez-vous devant la porte, par connexion (mais pas seulement), par téléphone…

Si tous les services ou institutions en lien avec les plus fragiles (CPAS, médecins, enseignants, PMS…) se coordonnaient afin de proposer une cohérence du quotidien qui soulagerait les crises et proposaient une respiration vitale.

Si on apprenait aux petits qu’il peut être fabuleux de passer du temps à jouer dans sa rue ou dans un jardinet. Qu’il s’y passe des choses qu’on ne prend jamais le temps d’observer mais que si on les compare avec les vécus de ses petits camarades, on aura écrit une belle histoire, appris de nouveaux mots, calculé de nouvelles superficies. Les couleurs des papillons de Mickey à Marne la Vallée ne sont jamais que des mauvaises répliques des jolis papillons qui réapparaissent dans nos jardins.

Qu’on peut appeler un enfant et lui chuchoter une histoire par le cornet du téléphone pour lui permettre de s’évader quelque temps.

Que des centaines d’enseignants font cela quotidiennement, qu’ils cherchent et trouvent des moyens fabuleux et innovants pour rester en lien avec leurs élèves et étudiants, pour aller rechercher celles et ceux qui sont le plus éloignés de la mine du crayon.

Centraliser le tout

Qu’on devrait peut-être centraliser toutes ces initiatives pour qu’elles donnent force et envie, pour que les médias les relatent en plus de nous montrer les caisses de PC en Flandre et en Fédération Wallonie Bruxelles.

Parce que la vie d’un enfant, parce que nos vies, ce sera toujours autre chose qu’une connexion.

Parce que nous avons tellement d’autres chemins complémentaires pour nourrir le lien scolaire en période de Covid,

Parce que cette situation se représentera peut-être ? Sans doute ? Au cours de leur vie estudiantine,

Parce que tous les enfants le valent de la même façon,

Parce que si même les professeurs doivent refréner leurs envies d’accueillir les petits dans leurs bras, ils gardent intacte cette passion de transmettre, de partager.

Et ça, tablette ou pas, mais toujours avec compétence et cœur, ils ont la volonté de le faire !

Comme pour les autres métiers éducatifs, médicaux, sociaux, culturels… Toutes celles et ceux qu’on appelle « le non marchand », qui construisent une démocratie avec une vraie place pour chacun, devraient se sentir libres et soutenus de pouvoir innover et créer en faisant lien, en renouant encore et encore avec l’humain.

Si ce n’est pas en période de Covid que nous libérons nos imaginaires, quand le fera-t-on ?

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