Carte blanche: «Mortalité liée au Covid-19: les données ne sont pas neutres»

Carte blanche: «Mortalité liée au Covid-19: les données ne sont pas neutres»

En cette époque où on ne cesse de se rendre compte de la fragilité généralisée des décisions politiques aussi bien que des incertitudes qui règnent dans la marche en avant qu’on croyait inéluctable du progrès scientifique, on voudrait au minimum se réfugier derrière une certitude, celles des données chiffrées. Et en effet, comme en réponse aux incertitudes dont doivent faire l’aveu nos décideurs aussi bien que les scientifiques pour faire face à la situation épidémique, force est de constater qu’on nous abreuve de données chiffrées et qu’on est prêt à faire confiance dans tout moyen supplémentaire pour en disposer, non seulement au péril éventuel de nos libertés les plus fondamentales, mais surtout en s’en remettant à tout intermédiaire capable d’en fournir sans se questionner sur les dépendances que nous nourrissons de la sorte et les véritables rentes que nous leur accordons : donnez-nous des chiffres, donnez-nous des « données », au minimum les plus simples. Car en effet, on avait tôt fait d’entamer un repli prudent sur les données les plus basiques : au minimum, nous devrions pouvoir compter nos morts pour disposer ainsi d’un indicateur fiable dans cette situation d’incertitude généralisée.

Des données qui ont un prix

Or ce repli positiviste en apparence sain face au brouillard des politiques et au doute des scientifiques apparaît désormais lui aussi comme une gageure. C’était oublier la grande leçon de l’historien des statistiques Alain Desrosières : « les données ne sont pas données ». Non seulement elles ont un prix, et à l’âge des big data et de l’extrême disponibilité des données, celui-ci, répétons-le, se paye en production de dépendance et donc par l’établissement d’une rente qui ne cesse de s’accumuler au profit d’un petit nombre d’intermédiaires. Mais en plus les données ne sont pas données au sens où elles sont construites, elles supposent des conventions, elles sont politiques, et ce alors même que nous voulons, voire devons, y recourir étant donné l’incertitude qui règne précisément à un niveau politique (qui de surcroît n’a cessé auparavant de justifier ses décisions par l’évidence des données).

D’énormes différences de comptage

Les données attendues sont en apparence les plus simples et les plus matérielles. Il s’agit par exemple de dénombrer clairement les seules personnes décédées ! Or il apparaît chaque jour que celles-ci sont habitées d’autant d’incertitudes que le reste de ce qui nous entoure, même dans des pays européens qui se veulent relativement transparents et pour une épidémie qui, aussi étendue soit-elle, reste sous cet aspect de la mortalité quand même assez maîtrisée. Sur un tel sujet, la seule évidence claire à ce stade, c’est que les différences en matière de comptage sont énormes entre des pays voisins géographiquement et par leur culture : doit-on comptabiliser les seuls décès des personnes auparavant testées positivement au covid-19 ? Doit-on ajouter à ceux-ci tous les décès seulement suspects, sachant que ces derniers représentent plus de la moitié des décès en Belgique où on a fait le choix de ce type de comptabilisation ?

Quelle moyenne ?

Entre ces deux possibilités, quelle est la bonne manière de compter ? Aucune n’est plus « vraie » que l’autre : elles reposent sur des conventions différentes, éventuellement des choix politiques différents sur ce qui doit être rendu visible. On peut, et cela a été fait, tenter d’évaluer le type de comptage pratiqué en le comparant à son tour à la hausse de la mortalité par rapport à la moyenne des années précédentes, et constater sur cette base que le type de comptage très large pratiqué en Belgique est plus proche de la hausse de la moyenne et donc en apparence plus « honnête ». Mais de nouveau, est-ce plus vrai ? la moyenne représente-t-elle quoi que ce soit d’autre qu’elle-même et la hausse constatée est-elle imputable comme telle au covid-19 ? Cette hausse devrait au minimum être compliquée par des facteurs comme la hausse des décès dus à d’autres maladies mal ou pas soignées étant donné la situation, ou l’augmentation de ces autres maladies étant donné la situation de solitude qu’elle engendre ; a contrario, les comportements plus prudents adoptés par beaucoup (moins de sport, moins de trajet en voiture, etc.) doivent eux aussi affecter une hausse qui serait alors encore plus forte qu’il ne semble.

Cependant, ces différents facteurs à prendre en considération ne sont-ils pas eux aussi des conséquences du Covid-19, mais des conséquences très politiques cette fois, qu’il serait parfaitement légitime d’intégrer dans une analyse statistique, mais alors dans la seule mesure où on a abandonné l’idée que celle-ci dit une vérité des faits indépendante de toute politique !

Des données sensibles à traiter avec soin

Abandonner l’idée qu’une vérité absolue est en jeu, pour accepter de réfléchir les données dans leur caractère construit et politiquement élaboré ne signifie en rien les délégitimer ou décrédibiliser leur récolte, leur partage et leur traitement. Au contraire, si les données étaient données et évidentes, peu d’intelligence serait requise à leur endroit. Or c’est bien souvent comme cela, sans soin et sans attention, qu’on les considère, en particulier quand on en délègue le traitement, comme on ne cesse de le faire, et comme on le fait encore plus en cette période qui pourtant nous montre avant tout combien elles sont sensibles et primordiales.

Le dévoilement des enjeux politiques

Car je le répète, je n’ai évoqué ici que la question de données qui, aussi tristes soient-elles, nous apparaissent à toutes et tous comme relativement simples. Et déjà là, on voit les doutes énormes et inévitables qui les entourent. On voit aussi bien tous les enjeux politiques qui apparaissent à même leur « simple » dévoilement, quand par exemple on accepte de dire ces décès probables et non démontrés dans les maisons de repos. Sans même ici vouloir m’arrêter sur la question de savoir ce que l’on fera ensuite de ces chiffres glaçants, on ne peut que constater aussi les comparaisons qui sont produites sur cette base, entre pays, quant au fait de savoir qui compte le mieux et le plus rapidement.

Un soupçon indispensable

C’est toute cette politique des données que fait émerger notre situation épidémique en devant nous rendre enfin un peu moins naïfs sur ce sujet. Il faut seulement espérer que cette prise de conscience forcée nous rende désormais plus soupçonneux sur toutes les utilisations de données dont nous déléguons massivement la récolte et le traitement, ou dont nous pensons régulièrement qu’elles sont neutres et évidentes, c’est-à-dire qu’on doit leur obéir sans discuter, et ce alors qu’il s’agit d’enjeux autrement plus complexes même si à première vue moins directement tragiques, comme par exemple nos politiques sociales et économiques.

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