«Pour une politique de relance adaptée à toutes les générations»

«Pour une politique de relance adaptée à toutes les générations»

Suite à une interview pour VRT Nieuws, je me suis retrouvé involontairement dans une tempête médiatique. Pour être clair, je ne suis pas en faveur d’une taxe sur les personnes âgées et il n’y a pas de proposition à ce sujet. Mon commentaire malheureux était en marge d’une longue interview et a été utilisé pour créer une controverse. Compte tenu des réponses véhémentes, il est clair que la dimension intergénérationnelle de la crise corona a touché une corde sensible, et il vaut donc la peine de compléter cette discussion avec des chiffres récents et de réfléchir ensemble aux moyens possibles pour que toutes les générations, y compris celles du futur, bénéficient de la meilleure considération durant cette période difficile.

Une génération à risques

Le coronavirus attaque beaucoup plus durement les personnes dont le système immunitaire est réduit. Les recherches des virologues de l’Imperial College de Londres ont montré que le taux de mortalité par infection est d’environ 0,002 % pour les enfants de moins de 10 ans, qu’il monte à 0,03 % pour les jeunes de 20 à 30 ans et qu’il se lève très rapidement à plus de 5 % pour les personnes âgées de 70 à 79 ans, puis à environ 10 % pour les personnes âgées de plus de 80 ans. La santé des générations plus âgées est donc beaucoup plus sensible au coronavirus. Pourquoi ces chiffres, connus depuis longtemps, ne pèsent-ils pas davantage sur la politique et le débat public en Belgique et qu’on n’a pas plus rapidement et mieux protégé les personnes âgées ?

Le bien-être des jeunes en nette diminution

L’impact économique du virus et de la politique qui en découle frappe durement tout le monde, mais il a relativement plus d’impact sur les jeunes générations. Leur éducation est interrompue, ils sont les premiers à perdre leur emploi et ont généralement moins de réserves financières sur lesquelles s’appuyer. Dans les chiffres pour le Royaume-Uni auxquels j’ai accès, nous voyons que les jeunes générations sont confrontées à plus de facteurs de stress financier. Et cela porte conséquence sur leur santé mentale, où nous constatons que parmi les jeunes âgés de 18 à 30 ans, deux fois plus souffrent de dépression et d’anxiété par rapport aux personnes âgées de plus de 60 ans. Le bien-être de la jeune génération est tombé en dessous de 5 sur 10, alors qu’elle est actuellement de 6,5 sur 10 pour les personnes de plus de 60 ans. Tout le monde est aux prises avec cette situation, mais les chiffres donnent une image plus précise de la façon dont le virus corona et ses conséquences abordent les gens.

Quel sens donner au confinement ?

On peut dire que les jeunes se conforment moins aux règles corona. Les jeunes de moins de 30 ans suivent actuellement les nouvelles règles 50 % du temps, alors que c’est environ 70 % pour les plus de 60 ans. Mais ce que je trouve personnellement très intéressant, c’est que lorsque l’on compare ces chiffres de respect des règles avec les chiffres de taux de mortalité par infection, vous remarquerez que ces chiffres s’alignent pour les générations plus âgées, encouragées à respecter les règles dans leur propre intérêt. Cependant, pour les générations plus jeunes, cette corrélation est moins évidente et donc invite à penser qu’une démarche solidaire et prosociale les motive à se conformer et se confiner au-delà des risques qu’ils encourent personnellement.

Implications pour une politique de relance

Tenant compte des faits cités ci-dessus, nous noterons qu’une politique de relance doit également être adaptée aux différentes générations. Le travail très détaillé d’économistes éminents tels que Daron Acemoglu (MIT) et Andrew Oswald (Warwick) est clair : une politique judicieuse est celle qui reconnaît et intègre les différences entre les groupes de risque / âge. Pour les États-Unis, Acemoglu et ses collègues ont calculé qu’à coût économique identique (baisse de 24 % du PIB), grâce à une politique ciblée par générations, les projections de mortalité passent de 1,83 % à 0,71 % par rapport à une politique unifiée. En d’autres termes, les générations plus âgées ont besoin d’une meilleure protection et les générations plus jeunes ont besoin d’un meilleur soutien.

Comment allons-nous payer la crise corona ?

L’argent provient d’une combinaison de revenus fiscaux et de prêts importants. Notre système fiscal progressif signifie que les impôts sont concentrés sur les épaules les plus larges et que, dans notre société, les plus aisés sont principalement parmi nos aînés. Les générations plus âgées contribueront donc davantage au régime fiscal actuel, mais les prêts importants actuellement levés sur les marchés des capitaux devront être remboursés à plus long terme par les générations plus jeunes et futures. Donc, tout le monde devra faire sa part, et si ces sommes sont allouées aux mesures de politique de relance correctement, on s’en sortira mieux tous ensemble.

Investir dans le bon sens

Il est donc extrêmement important que nous investissions tous ces fonds dans le bon sens. Et nous ne devons pas oublier les jeunes, car ils sont les plus grands perdants de la crise corona d’un point de vue économique et vivront avec les conséquences les plus longues. Les soins de santé ont besoin de plus d’argent, mais cela ne devrait pas se faire au détriment des investissements dans l’avenir de l’éducation et des jeunes générations. De plus, en Belgique, nous avons un mécanisme institutionnel qui est très bien préparé pour soutenir le chômage structurel des employés, mais nous sommes moins forts pour soutenir les jeunes indépendants et le travail de type « flexi » avec lequel de nombreux jeunes doivent gagner leur vie.

Décider en se basant sur des faits

Comment garder à l’esprit le bien-être de tous tout en dessinant une trajectoire optimale alliant l’immunologie avec les dimensions économiques et sociales ? Nous avons tenté de mener un tel exercice pour le Royaume-Uni avec un groupe de chercheurs et de décideurs, ce qui a conduit à des discussions très difficiles et nuancées prenant en considération comme critères déterminants, non pas le nombre de vies individuelles, mais plutôt les années de vies par individu (1). Nos politiciens sont donc dans une situation très délicate et leur prise de décisions est lourde de conséquences, j’espère qu’elles seront basées sur des faits et qu’elles se traduiront par une politique de relance adaptée à toutes les générations.

(1)  When to release the lockdown : A wellbeing framework for analysing costs and benefits

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