«La culture, avant toute chose»

«La culture, avant toute chose»
AFP

Nous sommes des citoyens de tous les horizons et de toutes les opinions. Comme la plupart des hommes et des femmes qui peuplent ce pays et le font vivre, nous aimons les livres, la musique, l’art, le patrimoine. Nous habitons une vieille Europe où chaque pas posé dans une rue d’une ville s’appuie sur des siècles de mémoire. Sans l’oxygène de la culture, nous n’existons tout simplement pas. La culture nous a ces dernières semaines aidés à surmonter l’épreuve du confinement, elle a fait vivre notre imaginaire, elle a laissé vagabonder nos esprits. Plus que jamais, les citoyens de ce pays ont lu, ont visité des musées virtuels, ont regardé des spectacles par écrans interposés. La culture aide à exister, elle sonde et répare les âmes. C’est une nourriture quotidienne, essentielle à la vie. En s’adressant à notre humanité commune, qu’elle n’hésite pas à questionner, voire aiguillonner, elle rapproche les individus, elle apaise des sociétés tourmentées, participe au vivre-ensemble de nos collectivités plurielles.

Le troisième employeur d’Europe

La culture constitue ainsi un bien commun, de première nécessité. Il nous paraît dès lors indigne que l’on continue à déconsidérer ce secteur, à déconsidérer celles et ceux qui l’animent au quotidien. Car souvent l’artiste est considéré comme un saltimbanque bohême, existant aux dépens d’une société qui le subventionne à tout va – Mozart, il y a plus de deux siècles déjà, vivait sous la coupe du prince-archevêque de Salzbourg. C’est peu considérer ce secteur. La culture est le troisième employeur d’Europe. En Belgique elle représente près de 5 % du PIB, emploie quelque 250.000 personnes et pèse plus lourd que les secteurs de la construction ou de l’automobile, comme diverses études l’ont montré.

Des artistes en danger

Certains pourtant, inlassablement, continuent à rogner les aides publiques à tous les secteurs de la culture, et dans la crise que nous vivons laissent à l’abandon nombre d’acteurs culturels, lesquels auront beaucoup de mal à s’en relever. Sans compter des artistes qui tout simplement n’ont plus de revenus et n’en retrouveront pas avant longtemps, en particulier les plus vulnérables parmi eux, à savoir les intermittents – deux tiers des 250.000 personnes employées dans le secteur culturel vivent en effet de contrat en contrat.

Des domaines entiers complètement paralysés

En ces temps difficiles, on ne peut que penser avec désolation à celles et ceux qui travaillent dans le spectacle vivant – dont l’avenir est très incertain –, dans le patrimoine, les arts visuels, la presse, le livre, la musique, l’audiovisuel, le cinéma, les musées... Tous ces viviers créatifs qui participent tellement au développement local, tous ces domaines qui au quotidien font vibrer nos émotions et sont désormais ébranlés, paralysés par la crise que nous vivons, après avoir déjà vu une part de leur valeur ajoutée captée par les grandes plates-formes numériques mondialisées. La crise actuelle s’abat durement sur un terrain fragilisé, appauvri depuis bien longtemps, et structurellement sous-financé. Certains ne s’en remettront pas.

Ni diversion, ni luxe

Durant le confinement, des artistes ont interprété de la musique ou des textes depuis leurs balcons. Cette démarche solidaire nous a tous émus, nous a rapprochés, nous a aidés à vaincre collectivement l’anxiété qui nous gagnait. Mais elle ne peut réduire le métier d’artiste à un divertissement gratuit et généreux. La culture n’est ni une diversion, ni un luxe, c’est une nécessité, une vraie nécessité sociale. C’est aussi une économie, rentable, et comme telle il faut la prendre au sérieux, en protégeant quand il le faut ses acteurs de la paupérisation. Demain, des milliards seront consentis sans broncher à des secteurs économiques supposés cruciaux mais à l’équilibre précaire, et qui sans aides publiques se seraient depuis longtemps effondrés. Or, le confinement a vu émerger de toutes parts la nécessité de retrouver une économie au service de l’humain. Dans ce contexte, il est impératif qu’un plan d’envergure, et non une quelconque aumône, soit mis en place pour relever de la même façon le secteur culturel, dans toute sa diversité, marchande et non marchande, afin qu’il retrouve une place essentielle au cœur de nos vies, notamment parce qu’il nous aidera à penser le monde, à panser le monde.

Offrir de l’espace à l’imaginaire

Ce que nous demandons dès lors à nos responsables politiques ? Que la relance se fasse par l’investissement dans la culture, avant toute autre chose par la culture, parce que celle-ci contribuera mieux que n’importe quel autre secteur à nous confronter durablement aux questions essentielles qui ont émergé durant cette période, et à apaiser les tensions dans une société fracturée et fragilisée. En Italie ce sont les librairies qui symboliquement ont inauguré le déconfinement. « Une vie sans culture appauvrit le réel » écrit très justement le philosophe Jacques Sojcher. En d’autres mots : pour reconstruire et vivifier l’esprit démocratique et notre humanisme, il faut impérativement offrir de l’espace à l’imaginaire. Demain ne peut ressembler à hier. Nous vous demandons avec force d’agir en ce sens, à tous les niveaux de pouvoir. Pas de paroles, pas de rhétorique destinée à apaiser les artistes et les acteurs du secteur, mais des actes !

*Cosignataires : Alain Berenboom, avocat et écrivain ; Peter de Caluwe, directeur général du Théâtre royal de la Monnaie ; Henri de Gerlache, cinéaste ; Bernard de Launoit, directeur général de la Chapelle musicale reine Elisabeth ; Virginie De Wilde, chef de service d’hématologie à l’Hôpital Erasme ; Stephane de Wit, chef du service des maladies infectieuses au CHU Saint-Pierre ; Marc Delvaux, président du groupe TCR ; Carine Doutrelepont, avocate aux barreaux de Bruxelles et de Paris ; Michel Draguet, directeur général des Musées royaux des Beaux-arts de Belgique ; Paul Dujardin, directeur général de BOZAR ; Vincent Engel, écrivain ; Catherine Ferrant, ancienne déléguée générale de la Fondation Total ; Lorenzo Gatto, violoniste ; Michael Guttman, violoniste, prix Scopus 2012 ; Michèle Hirsch, avocate ; Florence Hut, chirurgien, Université libre de Bruxelles ; Gilles Ledure, directeur général de Flagey, président du jury du Concours reine Elisabeth ; Pablo Lhoas, architecte ; Olivier Lippens, ex-CEO de Finasucre, administrateur de sociétés ; Christophe Marchand, avocat ; Pierre Marcolini, chocolatier, chef d’entreprise ; Martine Mergeay, journaliste ; Michel Merten, fondateur de Memnon Archiving Services ; Fabrice Murgia, directeur général et artistique, Théâtre national Wallonie-Bruxelles ; Martine Piccart, cancérologue, directrice scientifique de l'Institut Bordet ; Jean-François Rees, professeur à l’UCLouvain (Louvain Institute of Biomolecular Science and Technology) ; Anne-Pascale Schillings, médecin radiologue sénologue, Clinique Saint Pierre Ottignies ; Isabelle Simon, directrice générale du Cercle de Lorraine ; Michel Stockhem, directeur d’Arts2 ; Françoise Tulkens, ancienne vice-présidente de la Cour européenne des Droits de l’Homme ; Olivia Venet, avocate, présidente de la Ligue des Droits humains ; Didier Viviers, secrétaire perpétuel de l'Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique ; Denis Waelbroeck, avocat.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    7,5€/mois
    pendant 6 mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches