La pandémie Covid-19, un coup dans l’eau pour l’humanité?

La pandémie Covid-19, un coup dans l’eau pour l’humanité?
AFP

La pandémie actuelle est souvent comparée, à tort, à la grippe espagnole survenue il y a 100 ans. Elle avait coûté la vie à plus de 5 millions de personnes. Les conditions après la Première Guerre mondiale étaient tout autres. Je ne tombe pas dans le piège cynique de comparer le nombre de morts car tout mort fut un être humain avant de devenir une statistique. Au début de mes études de médecine en 1968, je n’ai qu’un vague souvenir de la pandémie causée par le virus H3N2, causant un million de morts. Les médias n’y prêtèrent qu’une attention sommaire. Sans confinement ni masques, la vie a poursuivi son cours habituel. Avons-nous donc tellement changé en 50 ans ?

Le monde évolue ?

Des sociologues nous indiquent certaines différences dans l’approche des 2 pandémies. Les trente glorieuses après la Seconde Guerre mondiale, le succès des inventions des antibiotiques et vaccins, la guerre du Vietnam, la famine au Biafra, l’euphorie de la décolonisation, la guerre froide Est-Ouest, la fondation de l’UE, la suprématie des États-Unis, la théologie de la Libération en Amérique latine, Mai 68 et son imagination libératrice, la montée des mouvements de gauche prônant une nouvelle solidarité internationale, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, souvent plus clamée qu’appliquée. A partir des années septante l’euphorie se tarit. Surviennent les crises financières, la conversion brutale du libre-échange vers un modèle néocapitaliste, la sécularisation en Occident malgré le concile Vatican II, le viol accéléré de la nature et la maltraitance des animaux, une production et une consommation sans aucune limite, l’avènement de la technologie virtuelle. Toutes ces évolutions sont des facteurs externes.

Une humanité qui se transforme

Personnellement, je pense que c’est surtout notre humanité qui se transforme. Nous rêvons d’une vie éternelle sur terre mais ces derniers mois, nous avons envoyé beaucoup de nos vieux vers une mort précoce. Comme « bons » bourgeois nous reléguons pas mal de pauvres, pauvres honteux, migrants, sans papiers dans une misère indigne de nos sociétés luxueuses. La non-assistance aux personnes en danger est punissable dans notre profession de soignants, mais cette non-assistance par les autorités se dilue dans quelques vagues critiques, rien de plus. Le mythe du risque zéro devient une obsession, ce qui entraîne une société plaintive. Le secteur des soignants, particulièrement engagés et performants, ne fut soumis qu’à l’épargne. L’idéal d’une justice universelle s’est concentré sur nous-mêmes. Sommes-nous bien conscients que plus de 2 milliards de personnes ne peuvent accéder à l’oxygène en cas de détresse respiratoire ? La vraie politique s’est transformée insidieusement en une pieuvre de procédures. Et les mesures actuelles contre la pandémie nous mènent en sourdine vers un Etat policier. La famille se lie et se délie en soubresauts. L’homme est devenu corps et non plus l’inverse. La psyché se médicalise à outrance.

Le retour en force du bouc émissaire

Notre vie devient une programmation de processus, se dissèque en algorithmes, et les données de nos profils sont réinjectées dans la bulle marchande. Vu que nous ne pourrons jamais atteindre ce que notre avidité exige, la frustration et l’agressivité gagnent du terrain. Le syndrome du bouc émissaire est présent partout. Nous ne sommes même plus conscients que ce bouc concentre nos propres erreurs. Heureusement, des îlots de solidarité s’organisent et se maintiennent dans les phases d’urgence.

Trois scénarios possibles

Oserons-nous imaginer et développer un avenir différent suite à ce désastre pandémique ?

J’avance 3 scénarios : celui qui maintient le statu quo, celui qui révolutionne, celui qui lambine.

Scénario 1 : le statu quo

Notre monde poursuit sa dérégulation de la richesse, accroît les différences de salaires, privatise en muselant le pouvoir public, marginalise les défavorisés, exploite des richesses naturelles, envahit brutalement la biodiversité, maintient sa course aux dividendes, confirme sa mobilité ravageuse. S’y ajoutent une realpolitique qui s’agenouille devant la doctrine néolibérale au lieu de la transformer, les incantations éphémères des Droits de l’Homme, enfin cette absurde et atroce course aux armements. Le fondamentalisme mercantile se renforce encore, la production se délocalise sans gêne, la consommation se mondialise d’une façon inéquitable, la gestion des stocks s’évapore. Le public s’en fout si les produits qu’il achète et consomme proviennent de mains d’œuvre esclaves. Les migrants continuent à se noyer. L’égoïsme communautaire sort vainqueur vis-à-vis du rêve d’une citoyenneté mondiale, le racisme et l’ethnisme restent ancrés dans la plupart des sociétés, la récession ne touche plus que l’économie mais grignote méchamment nos valeurs humaines. Le monde reste injuste et inéquitable malgré des sécurités sociales dans quelques pays plus riches. Ceux qui acceptent ce statu quo exponentiel sont des aveugles entêtés.

Scénario 2 : la révolution

Dans les semaines qui suivent, en phase aiguë pandémique, se prépare une réunion formelle des leaders mondiaux, un G20 élargi, avec comme seul objectif une mondialisation juste et équitable. Cette rencontre pourrait être appuyée par une rencontre symbolique de toutes les confessions inspirées par la récente encyclique « Laudato si », initiée par le pape actuel. Le New Green Deal de la Commission européenne devient le document de référence au niveau mondial. Il se montre plus ambitieux : 60 % de baisse de gaz à effet de serre en 2030, 85 % en 2040, 100 % en 2045, 5 ans plus tôt que prévu. Tous les secteurs de la vie économique et sociale, les transports en commun, les entreprises, les administrations publiques, les technologies ICT, la construction, l’agriculture, la gestion des animaux, l’entretien de la biodiversité, sont testés et évalués à leur empreinte environnementale. La sécurité sociale en tant que système d’assurance personnelle et solidarité collective, les soins de santé et l’enseignement financièrement accessibles et de qualité, l’économie circulaire, deviennent des priorités contraignantes dans la majorité des pays du monde avec un moratoire de 5 ans. Des fonds globaux sectoriels sont créés et sponsorisés obligatoirement par tous les états sur base de leur PNB et leur indice de bien-être. Des projets pilotes octroyant un revenu de base deviennent une norme pour les plus défavorisés et classes moyennes inférieures dans un nombre de pays de continents divers. La corruption est combattue avec vigueur, les peines deviennent lourdes. Les pouvoirs qui planifient et mettent progressivement en œuvre ces réformes sont récompensés par l’accès à des subsides d’Etat, des prêts à taux d’intérêt bas ou nul, des fonds de garantie, des fonds d’aide au développement. Les banques centrales régionales, le FMI, la Banque Mondiale et l’OMC sont mandatés pour canaliser ces aides matérielles et financières. Chaque pays qui démontre, par le biais de contrôles indépendants, une diminution substantielle des dépenses militaires est également récompensé par les fonds précités si ces épargnes sont réinvesties dans les secteurs sociaux, l’infrastructure des routes, la relance des PME. La créativité du monde artistique est soutenue par des moyens supplémentaires privés-publics. La prévention et gestion de conflits deviennent obligatoires dans tous les types d’enseignement. La Déclaration des DH devient un traité obligatoire et inclut les Devoirs de l’Homme. Enfin, des Chambres de représentants citoyens tirés au sort entrent dans les Constitutions nationales. Ainsi la démocratie citoyenne devient une réalité.

Scénario 3 : progrès ma non troppo

Une société qui change timidement et une politique qui lambine. Certains objectifs fragmentés et peu ambitieux du scénario 2 sont planifiés et mis en œuvre trop tardivement. Les injections financières, logistiques et technologiques des Etats et du secteur privé nécessaires à stimuler les divers secteurs à réduire leur empreinte écologique restent trop modestes. Les politiques demeurent des particrates sans vision, et les institutions citoyennes n’atteignent qu’un statut de conseil, et non de décision. L’homme se résout une fois de plus à ce réalisme qui paralyse.

Poursuivre un idéal constructif

Suis-je un idiot naïf qui plaide pour un monde qui progresse dans l’amour, l’empathie, la justice, l’équité et la responsabilité ? Rien ne me retiendra de poursuivre cet idéal constructif d’un meilleur « vivre ensemble ». Rien. Par cette pandémie, la patience, d’une vertu, deviendra une habitude. Mais elle n’est pas tolérable vis-à-vis des défis mondiaux qui nous assiègent.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    1€
    le 1er mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches