«De la communication scientifique en période de Covid-19: un air de déjà-vu?»

«De la communication scientifique en période de Covid-19: un air de déjà-vu?»

Les virologues, les épidémiologistes et les architectes de modèles impliqués dans la crise du Covid-19 jouissent aujourd’hui d’une importante confiance de la part du public, servis en cela par l’élocution d’un discours clair et compréhensible. Il est heureux qu’il en soit ainsi, car la première condition d’une communication du risque réussie est la confiance en la source émettrice. Or, les représentants politiques en Belgique ont un peu perdu cette confiance au cours de ces 20 dernières années. Cependant, depuis quelque temps, oubliant l’euphorie des débuts, des voix s’élèvent, demandant à ce que les rôles de chacun soient respectés. Cette critique, sans doute un peu acerbe et exagérée, nous rappelle qu’il est du ressort des scientifiques d’évaluer les risques, et de la responsabilité des politiciens de prendre des décisions.

Twitter, LinkedIn, Facebook et Covid-19

La communication d’aujourd’hui étant ce qu’elle est, l’irruption de la crise actuelle a aussi été accompagnée d’une explosion de graphiques, dont Twitter, LinkedIn, Facebook et autres se sont fait les relais, entraînant de vives discussions, énormément de likes et d’implacables débats sur les formes que prendront les pics et les courbes statistiques de demain. Un grand festin rhétorique auquel tout le monde se fit, et se fait encore, une joie d’assister, alimentant le bruissement général. Cette profusion d’avis n’est, bien sûr, pas mauvaise en soi, et pourrait le cas échéant alimenter le débat, si l’atmosphère n’était pas à la crise. En effet, en période de crise, dans un contexte de tensions extrêmes, ce genre de débats débridés peut mener à la confusion, à la peur et à une saturation du flux d’informations, qui le cas échéant peut entraîner une certaine forme de bouleversement de la hiérarchie des informations. Ainsi le public est-il susceptible de manquer les messages les plus importants ce qui peut entraîner, notamment, un respect moins important des mesures mises en place par le gouvernement.

Toute la complexité de la communication scientifique en temps de crise réside dans ce défi qui consiste à trouver un point d’équilibre entre les exigences de scientificité de la communauté scientifique, pour qui le principe d’incertitude ne saurait être négligé, et les attentes d’un public soumis à un flux ininterrompu d’informations de toutes sortes, exigeant de la clarté, et de la certitude. Cette tension est particulièrement palpable lors de l’émergence de nouvelles maladies, confrontée à l’inconnu – quelle est l’étendue de l’immunité protectrice, ou l’étendue de la transmission chez les personnes n’ayant pas ou peu de symptômes, comment les interactions entre les personnes seraient-elles influencées par les différents scénarios de réouverture ? – et aux prises avec l’évolution des paramètres de la maladie, le risque de sur(sous)estimer le danger est alors accru, et avec lui le risque de saper la confiance que le public porte au discours scientifique.

Better Safe than sorry

Étant donné le peu de choses que nous savons de ce nouveau virus, il est impératif d’interpréter avec précaution les résultats des modèles que nous utilisons. Le principe de précaution prévalant dans le domaine de la gestion des risques dit qu’une évaluation des risques comporte parfois trop d’incertitudes et qu’il faut alors, quand les enjeux sont trop importants, prendre des mesures de protection renforcées même si les preuves scientifiques relatives à un danger demeurent incertaines (« better safe than sorry »). Appliqué à la crise que nous traversons, cela signifierait qu’il importe d’appliquer les mesures sur base des courbes de prévisions de mortalité les plus pessimistes.

Cette remarque sur l’importance de la prudence dans l’interprétation étant faite, il faut cependant se souvenir que ce principe de précaution doit être utilisé avec circonspection, car les mesures ont des répercussions sur les sociétés sur lesquelles elles sont imposées comme un ralentissement économique et des dommages collatéraux impactant les populations les plus faibles. L’accent mis sur le Covid-19 détourne, par exemple, un peu l’attention d’autres défis majeurs de nos sociétés, ce qui à terme pourrait créer de nouvelles urgences. La pandémie perturbe, par exemple, les campagnes de vaccination dans quelques pays, et le ralentissement économique que nous connaissons pourrait avoir des effets à long terme sur la santé mentale des personnes les plus fragiles.

Le spectre de la vache folle

Souvenons-nous de la crise de la vache folle qui éclata il y a près de 30 ans, et qui présente quelques points communs avec la crise d’aujourd’hui. Comme aujourd’hui, la crise de la vache folle a fait l’objet d’une série de réflexions sérieuses sur les collusions de l’économie et de la santé publique. Comme aujourd’hui, nous avons assisté à une course au meilleur test de dépistage et à d’interminables mais nécessaires débats sur la meilleure manière de rapporter les chiffres. Et comme aujourd’hui il a fallu prendre des mesures, alors même que les risques demeuraient incertains.

La découverte d’un lien avéré entre la consommation de viande bovine et la contamination humaine avait entraîné des prévisions très pessimistes étant donné la grande quantité de viande infectée qui avait été consommée. Adrian Smith, alors président de la Royal Statistical Society, à qui l’on demanda de faire une prévision, évoqua un nombre probablement compris entre zéro et un million, soutenu par la très sérieuse revue Nature qui elle-même se montrait très pessimiste et présentait des estimations entourées de grandes incertitudes. Ces prévisions s’avérèrent finalement fausses et très peu de gens tombèrent malades, mais les conséquences économiques furent incontestables. Plusieurs milliers de bovins furent, par exemple, conduits à l’abattoir, la panique gagna la population et la confiance du public en fut impactée. Il apparut alors que les modèles étaient utiles pour prédire ce qui peut arriver mais beaucoup moins utiles pour prédire ce qui arrivera.

Le prix de la science

Aussi, aujourd’hui, est-il largement admis qu’il est très difficile, voire impossible, de parler de prédictions avec certitudes concernant le covid-19. Il est donc important que nous tirions des leçons des crises précédentes. Et que nous dit cette expérience ? Elle nous crie qu’il est essentiel d’affiner les hypothèses qui nourrissent les modèles ; ce qui nécessite des investissements dans la recherche. Ce faisant, ils contribueront à fonder une action politique pertinente et adaptée à la situation. Il est donc de première importance de réhabiliter la science dans nos sociétés et d’investir dans celle-ci à tous les échelons. C’est à cette condition seule que la science sera mieux préparée à faire face aux problèmes à venir et qu’elle pourra définir un cadre de collaboration efficace avec le monde politique, en offrant à celui-ci des outils qui l’aideront à fonder son action en temps de crise et, ainsi, à ne pas perdre la confiance d’une population ébranlée.

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