Carte blanche: «Ouvrir les écoles pour libérer la société»

Carte blanche: «Ouvrir les écoles pour libérer la société»

L'éducation, c'est la famille qui la donne ; l'instruction, c'est l'État qui la doit. ». C’est par ces mots que Victor Hugo résumait le rôle fondamental de l’école, à une époque où son caractère général et obligatoire n’était aucunement acquis. Il est manifeste que, depuis le début du confinement, l’équilibre ici décrit a été remis en cause. Lundi 18 mai, les écoles de Belgique ont bien, pour la première fois depuis deux mois, rouvert leur porte… mais pour n’accueillir que trois niveaux sur quinze. Et encore, seule une grosse moitié d’élèves concernés étaient présents pour un retour en classe qui ne les concerne qu’au maximum deux jours par semaine. Pour toute une série de niveaux, en particulier maternelle et primaire, il est annoncé que les enfants ne reverront plus leur école avant le mois de septembre. Un collectif de pédiatres a récemment alerté sur les risques et les dommages qu’encourent les enfants déscolarisés aussi longtemps. On ne peut qu’abonder dans leur sens. Mais il nous semble qu’il faille élargir le propos, et souligner à quel point la décision de ne pas rouvrir les écoles – si ce n’est de manière marginale – est potentiellement déstabilisatrice pour l’ensemble de la société belge. Car l’école est au centre de toute société moderne. Elle est d’abord au centre de la vie sociale et économique. Pour les parents de jeunes enfants, la vie se résume depuis deux mois à jongler entre leur (télé)travail et la garde d’enfants.

Si la non-réouverture des maternelles et primaires se confirme, cette situation durera quatre mois voire six mois si les stages d’été ne peuvent être organisés. Être parent est un choix qui, déjà en temps normal, implique d’assumer d’être désavantagé sur le plan professionnel. Ceux qui décident de fonder une famille en ont conscience. Mais ils savent aussi qu’ils peuvent compter sur les pouvoirs publics pour leur offrir toute une série de services (crèches, garderie, école). L’arrêt brutal de ces derniers a profondément déstabilisé leur vie. Voilà aujourd’hui qu’ils voient l’activité reprendre, le confinement se lever progressivement… sauf pour eux. Cette injustice est aussi source de tension psychologique et, sur le plan strictement économique, d’inefficacité. Car il n’est pas excessif de dire qu’il ne peut y avoir de véritable retour à l’activité économique normale tant qu’une bonne partie de la population devra, outre son activité professionnelle, s’occuper de ses enfants –de leur éducation et aussi de leur instruction- du matin au soir. La société est un tout interconnecté, et décréter sa reprise en laissant l’école à l’arrêt est illusoire.

L’école, c’est aussi une promesse d’égalité et de possibilité de promotion sociale. Or la fermeture des écoles est surtout dommageable aux élèves des milieux les moins favorisés. On sait aujourd’hui très bien que nombre d’élèves ne suivent manifestement plus les devoirs et travaux envoyés par internet (quand il y en a). Comment les enseignants vont-ils retrouver ces élèves en septembre après six mois de rupture ? Et pour ceux qui reprendront l’école d’ici là, les quelques journées ou demi-journées par semaine seront-elles suffisantes ? Le plus décevant est de voir que, dans le dispositif actuel, rien n’est prévu spécifiquement pour ces élèves décrocheurs, estimés à 15% du total. Si tous les élèves ne peuvent pas revenir physiquement à l’école faute de place, est-il inconcevable de privilégier ceux qui ont le plus de difficulté à poursuivre leur apprentissage à distance ? La lutte contre les inégalités se construit dès le plus jeune âge. C’est d’ailleurs pour cette raison que la Déclaration de politique communautaire de la Fédération Wallonie-Bruxelles entendait renforcer la présence à l’école dès trois ans. Moins d’un an plus tard, il n’y a plus d’école du tout jusqu’à l’âge de 11 ans[1].

Mais l’inégalité est aussi entre parents. Entre ceux qui peuvent s’organiser avec leur famille et ceux qui ne le peuvent pas. Entre ceux qui ont les moyens de payer une crèche privée ou un(e) gardien(ne) et les autres. La situation qu’il convient peut-être le plus de souligner est celle des parents célibataires, des femmes dans leur grande majorité[2]. La situation actuelle est pour elle très difficile, mais elle risque de l’être encore plus à l’avenir. En effet, dans un contexte où les écoles n’ouvriront peut-être qu’à mi-temps en septembre, quel employeur va encore embaucher une mère célibataire ?

On le voit, l’école est au centre de nos sociétés modernes. Elle permet leur fonctionnement et en atténue les inégalités, que ce soit entre enfants ou entre parents. La considérer comme une variable d’ajustement épidémiologique est porteur d’une formidable régression, en premier lieu du point de vue de l’égalité homme-femme.

Le plus stupéfiant dans cette affaire est de réaliser que l’apport de la fermeture des écoles à la lutte contre l’épidémie de Covid-19 est loin d’être démontré. On sait aujourd’hui que les enfants ne doivent pas craindre cette maladie, en tout cas pas dans une proportion qui puisse justifier des fermetures d’écoles. Il apparaît par ailleurs que le rôle des enfants en tant que vecteur de transmission du virus a été très surévalué au début de l’épidémie. Concrètement, celle-ci se fait le plus souvent de l’adulte vers l’enfant plutôt que l’inverse. Et surtout, il y a des expériences concrètes. Ainsi l’Autriche et l’Allemagne ont rouvert progressivement leurs écoles depuis le 4 mai. Au Danemark, ce fut dès le 27 avril et sans que le personnel enseignant porte de masque. Il n’a pas été constaté de rebond de l’épidémie dans ces pays (encore moins de « deuxième vague ») et aucune école ne fut un foyer de contamination. Rappelons par ailleurs qu’aux Pays-Bas, les enfants de moins de 12 ans étaient autorisés à jouer ensemble en extérieur durant toute la période de confinement. On n’y a pas constaté de contamination entre enfants, ni une contamination particulière des parents. Aujourd’hui, tous les pays voisins de la Belgique ont rouvert leurs classes maternelles et primaires et prévoient de rouvrir graduellement tous les niveaux. La Belgique serait-elle atteinte d’une maladie plus grave que le reste de l’Europe ?

En réalité, il semble bien que la réouverture extrêmement restreinte des écoles dans notre pays ne relève ni de la science, ni d’un arbitrage entre santé publique et instruction publique. Il semble que l’on ait malheureusement cédé à la peur, qu’elle émane de certains parents d’élèves que de certains enseignants. Le souci de la santé de ses enfants est un sentiment tout à fait naturel. Mais n’est-ce pas le rôle des autorités de répondre à ces craintes en rassurant au lieu d’y céder, au risque de les légitimer ? Espérons que le fait de donner raison à ceux qui ont peur ne sera pas une caractéristique du « monde d’après » post-Covid-19. Car dans ce cas, l’école et l’obligation scolaire qui s’y rattache ne tiendront pas longtemps. Pour toutes ces raisons, il est encore temps que les responsables politiques et scolaires délivrent un message clair et positif aux parents, aux enfants, et aussi aux enseignants, que l’Etat et l’école n’ont pas abdiqué à leur devoir d’instruire au profit d’une société de la peur.

[1] À partir du 25 mai, les 1ère (et peut-être 2ème) primaire pourront suivre au maximum un jour de cours par semaine. [2] En Wallonie, 80% des chefs de ménages monoparentaux sont des femmes. 46% vivent sous le seuil de pauvreté.

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