Port du masque et déconfinement: exprimer la confiance, réduire la défiance

Image d’illustration
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L’image du face-à-face masqué restera dans nos mémoires. En plus des recommandations sanitaires, le masque nous aide à prendre distance et conscience des risques contenus dans la rencontre. Il participe de la confiance dans un autre qui se protège et me protège en retour. Sans médicament ni vaccin, nous n’avons pas le choix de nous familiariser avec le mode de contagion du SARS-CoV-2 et devons apprendre à vivre avec lui. La propagation interhumaine possible par les voies respiratoires et la forte charge virale 24 à 48h avant l’apparition des symptômes rendent ce virus redoutable. Il peut se propager et voyager à notre insu. Ces éléments le rendent aussi préjudiciable pour l’économie. Si le masque participe à la culture distanciée à inventer, des règles floues à son égard peuvent parfois induire des tensions, de la méfiance et une certaine résistance.

Inventer une culture de la bonne distance

Deux temps ressortent pour le moment dans le rapport des sociétés à la pandémie.

Le confinement, total ou partiel2 , équivaut au temps de la sidération. Il a permis de nous adapter à la pathologie inconnue, d’ajuster le nombre de malades à un niveau acceptable pour les milieux hospitaliers et la société, et de la sorte de procéder à un arbitrage entre l’économie et la santé de la population.

Le déconfinement n’a rien d’une libération, mais tout d’une zone grise soumise au risque de répliques. Ce temps est celui de l’apprentissage, par chacun d’entre nous, d’une autre proxémie, c’est-à-dire de nouvelles distances sociales, avec des conséquences sur les personnes, les familles, les groupes, les sociétés. Dans la vie quotidienne, en dehors de chez soi, s’impose dorénavant la Cov-attitude. Elle affecte l’identité par l’obligation de reculer, de ne plus toucher ni embrasser, d’inventer d’autres manières de se rassembler pour célébrer, fêter, se réconforter, travailler et créer ensemble, vivre l’union, la fusion.

Faire confiance autrement : la bulle et le masque

L’anthropologue Edward Hall a montré comment notre manière d’occuper l’espace en présence d’autrui est un marqueur de l’identité. Il mobilise la notion de bulle personnelle : un périmètre variable de sécurité individuelle qui délimite une zone d’émotion forte3 . Chaque culture valorise une bonne distance de soi aux autres. Vivre avec le virus consiste à relocaliser nos interactions. Il existe une articulation entre la notion de bulle et de masque. La bulle rend compte du périmètre du rapport aux autres et, avec le virus, le masque devient le symbole du risque qui peut s’y dérouler.

Au-delà des enjeux sanitaires (de la barrière physique du masque et le fait qu’il ne rend pas invincible, au risque d’annihiler les autres consignes de distanciation) le masque facilite, rappelle, permet, autorise, la prise de distance, imposée par la présence du virus. Il est un instrument de cette nouvelle culture locale et planétaire. Le masque devient pédagogie. Il est l’outil qui institue, entre les personnes, l’espace d’une peur salutaire qui protège. Dans ce face-à-face, le visage masqué dramatise le risque, l’aléatoire de toutes rencontres en temps de pandémie. Il cache le sourire. Et pourtant, le masque dit quelque chose de nous à l’autre et inversement. Il se singularise par des motifs et des couleurs, l’art prendra vite le dessus. Le masque aide à prendre la bonne distance et à nous accorder avec les nouvelles normes sanitaires de la vie sociale. Et le don de masques est l’expression d’une générosité, d’une attention.

L’autre masqué devient partenaire de notre vigilance à l’égard du virus, en ce qu’il nous pousse à la même attitude. Par le port généralisé du masque, la peur s’en trouve partagée, elle devient un sentiment réciproque, légitime, équitable, la normalité de cette culture distanciée.

Clarifier pour limiter la mésinterprétation

Par l’impératif du « tous masqués », la rencontre ainsi théâtralisée, voire carnavalisée, amenuise l’insoumission, l’incivisme. Elle réduit les défis de sous ou de surestimation de sa propre force, tout en attirant les regards sur ceux qui ne s’estiment pas concernés et parfois s’opposent4 . Le passager clandestin (celui qui valorise son individualité sur celle de la sécurité collective) suscite l’interrogation, la réprobation. La confiance mutuelle se renforce envers les autres, basée sur le rôle de chacun dans la régulation de la pandémie.

Le confinement et le déconfinement sont des moments de propagation de fausses nouvelles ruminées dans l’entre soi des réseaux sociaux. Les rumeurs colportent des complots, censés nuire à la population et plus particulièrement à sa frange la plus fragile5 . Certains groupes sociaux appauvris par la crise, obligés de travailler à l’extérieur se sentent victimes (de ces complots) comparativement à ceux qui, en télétravail, deviennent les planqués du confinement. Critiques sociales et théories conspirationnistes se confondent et se propagent dans toutes les couches de la société, alimentant sentiments de défiance et d’impuissance. Dans ce cas, refuser le port du masque peut exprimer le désaveu et le désaccord. Oublier le masque peut équivaloir à afficher la conviction d’une crise résolue, la volonté de passer à autre chose, pour reprendre la vie, les affaires, comme avant.

En Belgique, après le « péché originel » d’une communication gouvernementale floue sur les masques, le rendre obligatoire pour tous dans les espaces publics, les transports, les magasins là où la distance sociale est problématique (en suscitant au besoin la fabrication de masques en tissu par le plus grand nombre, une dynamique qui favorise la prise de conscience de son usage) aurait été opportun.

Dramatiser le face-à-face masqué pour créer une nouvelle culture de la confiance

Dans ce face-à-face, où se tient l’incertitude, le port du masque informe : il dit quelque chose de nous à l’autre et inversement. Il nous aide à prendre nos distances, autant de précautions sanitaires requises au regard des nouvelles normes de la vie sociale.

Dans une société où les repères se brouillent, le masque nous informe aussi de la confiance mutuelle à réinstaller pour dépasser les logiques de méfiance. La méfiance entraine un chacun pour soi, détricote les solidarités et les collectifs. Le confinement a remis en question les rites du rassemblement de l’humain et du lien social (mariage, fêtes religieuses, championnats de football, fêtes). Habituellement, ces rites cimentent le sentiment d’appartenance à des collectifs et suscitent la confiance, leur version numérique ne suffit pas. Catastrophe aux multiples conséquences, la gestion dans la longue durée de la crise économique et sociale causée par la pandémie, le temps long de l’invention de la culture du déconfinement concernent directement la cohésion sociale et le pacte sociétal, avec des risques majeurs de polarisation de la société, de l’extension de la pauvreté et des inégalités.

Notes

1 Les auteurs sont membres du Laboratoire d’anthropologie prospective (LAAP), UCLouvain.

2 Dans certains pays, le secteur informel limite les possibilités d’un confinement en raison de populations qui vivent au jour le jour.

3 Hall, E. T., Proxemics », Current Anthropology, University of Chicago Press, vol. 9, no 2-3 « Apr. - Jun., 1968 », 1968, p. 83-95.

4 Voir à ce propos les positions anti-confinement des présidents Trump et Bolsonaro. Soucieux de leur popularité, ils se déclarent plus préoccupés par le chômage et l’arrêt de l’économie dont ils rejettent la faute sur le confinement et ceux qui le défendent.

5 https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/incertitudes-defiance-et-pensees-conspirationnistes-le-covid-19-au-prisme-ducomplot/?fbclid=IwAR3xN_Y4JqC6eeclbb6gP3d8bhhDjgf3dCM5eU5yerCr7UeiiFZRFVftGqA

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