«Peut-on se contenter d’une jeunesse qui survit?»

«Peut-on se contenter d’une jeunesse qui survit?»
Belga

Dans le marasme ambiant qu’il était coutumier hier d’appeler « période de confinement », et aujourd’hui « phase de déconfinement », pléthore de lettres ouvertes, cartes blanches, réflexions diverses ont été partagées par la presse ou via le net sous forme d’écrits, de sentences humoristiques, de vidéos, de dessins, et j’en passe. Il est dès lors devenu très difficile d’articuler une parole qui aurait quelque chance de résonner, de susciter réflexions et actions. Je vais pourtant essayer.

Je suis un pur produit de la classe moyenne. Mes parents, liégeois, tous deux enseignants aujourd’hui retraités, font partie de cette génération qui, dans l’immédiat après-guerre, ont pu embarquer dans l’ascenseur social et se construire dans l’illusion du « plus jamais ça ». Mon enfance a été bercée de « lendemains qui chantent » et « d’humanité triomphante ». Après des études quelque peu (mais momentanément) chahutées par l’explosion du mouvement punk et ses prises de conscience nettement moins enthousiasmantes, je suis devenu enseignant à mon tour. Pour me rendre compte après quelque temps que là n’était pas tout à fait ma place. Après des années d’activités dans le domaine culturel, je dirige aujourd’hui un service d’aide à la jeunesse dans le quartier de Cureghem, à Anderlecht. Loin, très loin de mon « monde originel », donc.

Une population laissée pour compte

J’y ai découvert des jeunes qui m’emplissent quotidiennement d’admiration. Leur simple survie est un petit miracle en soi. Ils développent pour ce faire des stratégies qui font appel à des ressources que j’aurais sans doute été incapable de mobiliser au même âge si j’avais vécu dans le cadre qui leur est imposé.

Mais peut-on se contenter d’une jeunesse qui survit ?

J’ai déjà par le passé tenté d’attirer l’attention sur cette population nombreuse et marginalisée, laissée pour compte dans les quartiers surpeuplés de nos grandes villes. Ces quartiers dont le bâti est constitué de maisons vétustes, divisées en une multitude de logements exigus mais aux loyers malgré tout prohibitifs, à la population jeune extrêmement nombreuse, constituée en très grande partie de familles d’origine étrangère, ce dernier détail étant loin d’être anodin hélas.

Une jeunesse qui survit, mais qui se désaffilie socialement. Qui vit non pas en marge, mais qui déambule et se façonne cahin-caha sur un raidillon parallèle, conséquence d’une relégation vécue au quotidien. Des « citoyens de seconde zone » dont les existences sont réduites à des variables d’ajustage statistiques dès lors qu’il est question de taux d’emploi ou d’aide sociale.

Les premiers impactés

De ces jeunes (et de leurs familles), il n’en a jamais vraiment été question dans les semaines particulières qui viennent de s’écouler. Ils sont pourtant parmi les premiers impactés par la crise actuelle. Non par le virus spécifiquement, mais par les conséquences des mesures de confinement.

Ces dernières années déjà, c’était dans l’urgence qu’avaient pris place les actions des travailleurs sociaux, ceux-ci ayant à traiter des situations de plus en plus complexes et multifactorielles. Il n’est pas simple d’amener un adolescent à envisager l’élaboration d’un projet de vie alors que des difficultés insurmontables le submergent au quotidien. Des familles entières étaient déjà souvent contraintes de choisir entre acheter de la nourriture, ou payer les factures. Qu’advient-il de celles-ci aujourd’hui ?

Absence de revenus

Il faut laisser là l’hypocrisie : après les avoir tout au long de la législature qui n’en finit pas de finir « poussés sous le tapis » afin de pouvoir produire des chiffres lénifiants à grands coups de créations d’emplois précaires à temps partiel, sous-payés, d’exclusions du chômage et parfois même du revenu d’intégration sociale, les familles précarisées n’ont pas soudainement disparu. Les mineurs à la rue, sans logements, sont de plus en plus nombreux. Des enfants sont contraints de participer financièrement à la survie de leur famille.

C’est dans l’économie parallèle, évidemment, que beaucoup ont trouvé le salut. Cette économie parallèle sans laquelle une partie significative de l’économie « officielle » aurait bien du mal à fonctionner : l’argent gagné « au noir », accepté avec appétence dans nos commerces, honorant des factures d’eau et d’énergie, payant des loyers, des abonnements aux sociétés de transports publics, et bien entendu servant à acquitter taxes et impôts divers ayant, par la grâce du Grand Œuvre qu’ont réalisé les alchimistes néolibéraux, une capacité sans pareille pour se transmuter en avoirs « respectables ».

Assez de mesurettes ponctuelles

L’impossibilité qui est faite aujourd’hui pour eux de travailler a pour conséquence la disparition des rentrées financières, et les empêche aujourd’hui de subvenir à leurs besoins primaires. Les demandes d’orientation vers des banques alimentaires affluent dans nos services.

Les conséquences à court terme de cette disparition soudaine des revenus seront sans aucun doute dramatiques. Les impayés s’accumulent et les retours de bâton seront douloureux.

Ne serait-il pas juste de renvoyer l’ascenseur et d’envisager aujourd’hui des aides structurelles, et non (au mieux) un saupoudrage de mesurettes ponctuelles qui ne concernent pas l’ensemble de la population en situation de besoin ou (au pire) un appel aux dons ?

Pour ma part, j’aspire à une société solidaire, pas charitable…

Confinement et promiscuité

Le confinement extrêmement pénible dans des logements aux superficies ridicules, n’offrant aucune possibilité d’isolement même temporaire, génère des tensions intrafamiliales qui laisseront des traces.

La cohabitation forcée entre adolescents et parents a pris des allures carcérales, générant des violences psychologiques et physiques. Et d’une prison, on s’évade… Ceci entraînant inévitablement des tensions avec les forces de l’ordre dans l’espace public, donnant lieux aux débordements récents. Débordements d’autant plus violents que les relations étaient loin d’être au beau fixe entre jeunes et police, et ce depuis des années.

En rupture de scolarité

Les liens avec les écoles, déjà extrêmement ténus pour beaucoup, ont littéralement cessé d’exister. La faute à la fracture numérique ? Pas seulement, mais sans doute en partie. Encore faut-il s’entendre sur sa définition. Il y a bien sûr l’outil qui n’est pas accessible à tous, loin s’en faut, mais en disposer ne veut pas nécessairement dire pouvoir l’utiliser efficacement. Et si ces deux conditions sont réunies, comment se le partager au sein de fratries souvent nombreuses ? Une nouvelle source de violence…

Il est à craindre que beaucoup auront énormément de mal à retrouver le chemin de la scolarité, et il sera intéressant d’analyser la situation à la prochaine véritable rentrée scolaire.

Un sentiment d’abandon

Mais il y a plus inquiétant encore : le sentiment d’abandon, déjà bien présent dans les esprits avant que ne débute cette crise, a pris cette fois une forme tangible et objective, et cela n’est pas passé inaperçu.

Jamais une allusion, un geste, une mesure spécifique, une prise en compte de ces populations de la part de nos décideurs politiques. Elles n’existent dans l’espace médiatique, en dehors de la couverture plus ou moins neutre de l’un ou l’autre débordement, que dans la bouche des travailleurs sociaux ou de personnalités comme Bernard Devos ou Christine Mahy. Et les appels de ces derniers ne sont suivis d’aucun acte, d’aucune réaction notable, du moins de la part des ceux qui pourraient vraiment initier un changement en profondeur.

Une forme de mépris

Plusieurs fois pourtant, on a « lâché un peu de pression ». En autorisant l’ouverture des… jardineries, magasins de bricolage, activités sportives « telles l’équitation, le golf, le tennis ou le kayak », en autorisant les visites familiales « de préférence dans les jardins ou sur les terrasses », ou encore en modifiant en urgence le déroulement prévu du déconfinement pour permettre le retour des propriétaires dans leurs résidences secondaires. Tous ces assouplissements aux contraintes en vigueur sont sans doute les bienvenus pour un grand nombre de personnes. Mais aucun n’a la moindre incidence sur la vie des populations qui m’occupent ici. Autant d’occasions manquées, donc. De là à les interpréter comme des expressions de mépris, il n’y a qu’un pas que j’avoue avoir tendance à franchir.

Une souffrance explosive

Les familles avec lesquelles nous travaillons sont en souffrance. Le mot est faible. Le déconfinement s’annonce lent, difficile et potentiellement explosif. Laissées pour compte, oubliées, totalement absentes du discours politique tout autant que des mesures prises pour rendre la crise moins pénible aux seules classes moyennes et supérieures, le sentiment qui prévaut est une forme de dégoût sourd, de désespoir profond, terreau non pas d’une révolte structurée et constructive, mais plutôt de débordements ponctuels incontrôlés pouvant générer un effet domino imprévisible.

* Marc De Koker est également coprésident du Conseil de Prévention de l’Arrondissement de Bruxelles, membre du Conseil d’Administration de la Fédération des Institutions de Prévention Educative, et représentant de cette dernière au sein du Conseil Communautaire de la Prévention, de l’Aide à la Jeunesse et de la Protection de la Jeunesse.

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