«Retour à l’école: des années d’efforts sapées dans leur fondement»

«Retour à l’école: des années d’efforts sapées dans leur fondement»
Belga

C’est un lieu commun de dire que la crise du Covid-19 aura changé durablement la société. Mais, vu du côté des enfants, l’avenir est encore plus important et les conséquences plus prégnantes. Il en a été peu question, hormis les questions de recrudescence des maltraitances et des supposées lacunes irréversibles dans les savoirs scolaires perdus pendant 3 mois.

Au début de la crise, en mars, tout est balayé en quelques jours : plus d’école, plus de contacts avec les grands-parents (pourtant pas tous à risque, selon les critères objectifs), plus de plaine de jeux (le virus pourrait rester sur les surfaces et contaminer tout le monde). Il faut expliquer cela aux enfants, avec les mots dont on dispose. Ce n’est pas une mince affaire, l’apprentissage de notions scientifiques est délégué à ceux dont ce n’est pas la fonction première, les parents.

Les multiples visages de l’anxiété

De plus, les conséquences sur les enfants de l’anxiété de leurs parents (avec lesquels ils vivent 24h sur 24) sont certaines, bien que peu évoquées. L’anxiété peut être économique : les plus précaires disposent de moins de revenus encore alors que l’équilibre était déjà difficile, les indépendants sont soumis à des aléas qui les dépassent complètement et obligés à s’en remettre à un avenir indéterminé dont ils ne connaissent rien.

Mais l’anxiété peut aussi être d’un autre ordre : nous n’avons pas tous le même rapport aux potentiels soucis de santé qui pourraient nous affecter. Certains restent calmes et rationnels, expliquent à leurs enfants le pourquoi et le comment (pour peu que les informations soient claires, ce qui est loin d’avoir toujours été le cas les derniers mois). D’autres, sans qu’ils ne puissent le contrôler et même s’ils sont conscients d’une certaine démesure, sont envahis par des perspectives noires où eux et leurs proches seraient inévitablement atteints par la maladie, avec une fin tragique.

Au milieu de tout cela, les enfants s’imprègnent, il n’y a pas d’autres mots, entourés qu’ils sont de leurs seuls parents comme adultes de référence.

Tout le monde fait le gros dos, se plie aux injonctions des politiques qui se basent sur les scientifiques. Chacun s’informe par des sources diverses qui, même pour les plus professionnelles, ne peuvent faire autrement que de laisser un temps long aux explications, souvent bien argumentées et vulgarisées de ces scientifiques qui ne se sont pas épargnés pour « faire le boulot ».

Le grand chamboulement

Puis se profile la reprise de l’école : une circulaire détaille 125 points qui doivent être pris en compte par les écoles pour ramener les enfants à l’école avec des consignes qui tiennent du surréalisme. Les écoles s’y plient : tout enseignant·e sait qu’il lui revient de transmettre la base de l’apprentissage : le savoir est fondé sur des procédures stables et éprouvées par un savoir scientifique auquel il convient de se former progressivement.

A un moment donné, des pédiatres se réveillent et constatent les faits décrits ci-dessus alors qu’ils étaient prévisibles dès le début de la crise pour qui s’occupe régulièrement d’enfants. Et, brusquement, les politiques décident de passer de la référence des virologues et épidémiologistes à celle des pédiatres : le mercredi 27 au soir, ils décident que tous les enfants du fondamental reviendront à l’école dans les dix jours qui suivent. Quasi toutes les consignes tombent.

En dehors de toute considération de faisabilité et de respect pour le travail des écoles et des enseignant·es, se pose la question du rapport à la science que nous construisons ainsi chez les élèves. Alors que la distinction entre savoirs et croyances est de plus en plus difficile à transmettre, comment cet épisode peut-il préserver la responsabilité de l’école à la construire ?

Le grand questionnement

A partir d’aujourd’hui, inévitablement, les élèves vont, plus ou moins consciemment, se poser la question : qu’est-ce que cette science qui ferme tout en quelques jours, au nom d’un principe sanitaire ? Ça, on peut encore le comprendre (quoique, la question de la gestion des informations antérieures reste entière !) : ce virus est tellement inattendu que personne ne pouvait savoir (!).

Mais qu’est-ce que cette institution (c’est-à-dire qui institue à la société) qui peut opérer une telle volte-face, balayant d’un revers de la main tout ce qui a été répété par les scientifiques pendant des semaines et des semaines ?

En choisissant de rouvrir les écoles si brusquement, en changeant radicalement la priorité des règles (gestes barrières, distance physique, bulle…) qui nous ont été expliquées et répétées avec patience, des années et des années d’efforts de l’école pour enseigner aux élèves ce qu’est un savoir scientifique, sont sapées dans leur fondement. Quelle responsabilité pour les générations à venir !

Les politiques en étaient-ils conscients ? Les priorités qu’ils ont mises, les choix qu’ils ont posés ont prévalu sur leur intelligence scientifique. Ce qui ne rassure pas sur la question posée plus haut.

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