Nous ne pouvons réussir seuls

Nous ne pouvons réussir seuls
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Toujours, nous avons une marge de manœuvre et pouvons influer sur le cours de l’histoire. Certains moments sont plus propices aux choix et inflexions que d’autres. La situation actuelle est une de ces croisées de chemins où l’avenir semble ouvert. La réflexion est donc plus nécessaire que jamais et on ne peut que se réjouir du nombre de cartes blanches, tribunes et analyses produites, notamment par le monde académique (1). Mais on peut aussi s’étonner de la tonalité de bon nombre de ces textes : la défense d’un bon État, seul moyen de protéger les faibles individus, qui serait attaqué par un mauvais marché.

En fait, l’idée ressassée de services publics qui se réduiraient est fausse : les dépenses de l’État belge représentaient 48,5 % du PIB en 2007 et 52,1 % en 2018 (2). Même constat pour les dépenses de santé, passées de 8,9 % du PIB en 2006 à 10,3 en 2019, pour le financement du système hospitalier dont le budget a progressé bien plus que l’inflation sur la même période, croissant de 5,48 à 8,27 milliards d’euros, et pour les dépenses de pension en hausse de 6 % par an depuis une décennie. Les tendances sont semblables dans de nombreux pays européens. Dès lors les difficultés réelles et incontestables dans les hôpitaux, comme le déficit de certaines structures ou la douleur au travail, ne sont-elles pas à chercher avant tout dans la répartition et l’organisation des moyens ?

Un procès injuste

Ensuite, le procès général souvent fait au marché est injuste et superficiel. Ce marché, outre qu’il serait responsable de la diminution imaginaire du poids de l’État, serait aussi cause de la pollution, du chômage ou de la diffusion du coronavirus mondialisé. Il faudrait donc qu’il soit plus contrôlé, exclu de certains secteurs, que des emplois soient garantis indépendamment des conjonctures et des résultats… Là encore il n’est pas question de nier la réalité de problèmes tels les externalités négatives et le pouvoir de nuisance de certains secteurs ou entreprises. Mais crier « haro sur le marché ! » revient à commettre une double erreur.

Il faut distinguer économie et pouvoir de marché

La première, c’est d’ignorer la distinction entre l’économie de marché – où les acteurs habituels doivent jouer correctement le jeu de la concurrence – et le pouvoir de marché – par lequel de très gros acteurs aux énormes moyens peuvent réaliser des bénéfices à grande échelle et imposer des échanges inégaux, par exemple en éludant l’impôt des États où ils prospèrent paisiblement. C’est aussi ignorer la distinction entre un capitalisme entrepreneurial qui alimente le capital à risque et permet l’innovation, un capitalisme spéculatif dont la valeur ajoutée mérite pour le moins d’être interrogée, et un capitalisme de connivence qui partage les rentes de positions entre multinationales et politiciens.

De l’importance de la notion de responsabilité

La deuxième erreur, c’est d’ignorer la notion de responsabilité. D’abord, la responsabilité réelle des individus : nous sommes autant responsables comme consommateurs que comme citoyens, et les dégâts de certaines entreprises viennent in fine de nos achats. Puis la responsabilité impossible du marché : si on sait identifier un individu, une entreprise ou même un État, qui a une personnalité juridique et peut être assigné en justice, ce n’est pas le cas du marché qu’il est impossible d’assigner.

Public/privé : incompatibles ?

Avec aujourd’hui plus de 9.000 décès du coronavirus, la Belgique est un des pays du monde où la densité de mortalité causée par la maladie est la plus forte. L’État a été incapable de protéger ses citoyens. Mais, à notre connaissance, aucun chiffre n’indique pour l’instant que l’on serait davantage mort dans les maisons de retraite privées que dans les institutions publiques. Les entreprises commerciales n’ont pas été plus ou moins prévoyantes et protectrices de leurs clients que les CPAS de leurs résidents. Aussi, plutôt que de vanter l’État et de dénoncer le marché, ne serait-il pas plus fécond de se poser deux questions ?

1. Comment faire vivre mieux l’État et le marché ?

Nous pourrions ici suivre la réflexion du philosophe François Jullien (3) pour qui vivre signifie rester dans l’essor – le mouvement, qui nous a notamment fait passer du grand singe à l’homme – et éviter de sombrer dans l’étal – la calcification, qui a notamment stérilisé l’Ancien Régime ou l’URSS. Faire vivre l’État, n’est-ce pas avant tout lui permettre d’agir correctement, par le biais de politiques construites sur des analyses factuelles, évaluées rigoureusement et modifiées au besoin ? Faire vivre le marché, n’est-ce pas avant tout lui permettre de répondre à des besoins réels mouvants, plutôt qu’à des appétits de profit figés dans l’obscénité ?

2. Comment penser leur complémentarité ?

Comment remettre à plat les rôles de chacun et les modalités de leur coexistence, par exemple via des perspectives stratégiques communes, des contrats-programmes et des partenariats précis ? Comment imaginer une compatibilité de projets et une mutualisation de moyens, par exemple dans la recherche médicale, la relocalisation de certaines industries, la construction des logements, la formation… ? N’est-il pas absurde de cracher dans la soupe des entreprises, y compris les grands groupes capitalistes dont la trésorerie suffirait à renflouer l’endettement de bon nombre d’États ? Les problèmes auxquels nous sommes confrontés dépassent les frontières et les horizons immédiats. Selon le principe démocratique le plus fondamental, qu’il soit issu du théorème du jury du Marquis de Condorcet (4) ou du bon sens, l’intelligence collective est recommandable.

Retrouver un pouvoir d’exister

Dans cet esprit et dans ce cadre, on peut penser que l’individu retrouverait un espace propice à son bien-être et à son déploiement. Car qui oserait prétendre que le moral des citoyens, des travailleurs et des personnes est au beau fixe ? Beaucoup souffrent, et le confinement a renforcé la souffrance en plombant les perspectives et la confiance. Dans un contexte collectif amélioré par une articulation correcte entre l’État et les organisations – qu’elles soient d’ailleurs marchandes ou de la société civile –, chaque individu pourrait retrouver foi dans la vie commune et dans sa propre vie. Celle-ci, loin d’être solitaire, pourrait se tisser à celle des autres en utilisant les moyens disponibles, déjà massifs. Et nous pourrions, chacun et ensemble, par les rencontres dans les familles, les cercles d’amis, les associations, les projets, le travail, regagner en pouvoir d’exister.

Organiser des convergences

En ce moment de gros temps, notre pensée doit être guidée non par les obsessions individuelles ou idéologiques, mais par un travail commun forgé dans le feu d’une exigence d’objectivité, de nuance, de prudence, d’autocritique, d’ouverture et d’audace réelles. Si les soldats de salon trouveront toujours bien un salon, une masse de femmes et d’hommes sont au contraire menacés de voir leurs vies voler en éclats. Soyons à la hauteur de ce défi en inventant et en organisant des convergences. Nous ne pouvons pas réussir seuls !

(1) Voir notamment Carta Academica, le Résilience Management Group, « Au cœur de la crise, construisons l’avenir  » et #democratizingwork

(2)  Données de l’OCDE.

(3) Jullien, F. (2017), Dé-coïncidence (Grasset, Paris).

(4) Condorcet, N. (1785) « Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix. », L’Imprimerie Royale, Paris.

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