«La culture ne peut se satisfaire de recevoir des soins palliatifs»

«La culture ne peut se satisfaire de recevoir des soins palliatifs»
Bruno d’Alimonte

Un trimestre ou presque que la dernière pandémie en date a fait irruption dans nos vies renversant tout sur son passage. L’ordre établi, les consensus, les petits et grands projets, le quotidien de tous.

Nous avons tous souffert de cet « arrêt sur image » imposé par la nécessité sanitaire.

L’heure n’est pas à savoir si le confinement était la meilleure chose à faire. Certains ont souffert et souffrent encore plus que d’autres. Nous pensons à eux en particulier.

Des lieux qui se meurent

Nos corps, nos esprits, nos droits ont été malmenés et le sont encore ! Faut-il continuer à se taire, par décence ou crier notre colère alors qu’un pan entier de notre société se meurt dans l’indifférence, par défaut d’attention ? Ceux qui vivent et font la Culture sont de ceux-là. Toujours confinés, interdits d’agir alors que dans l’histoire, à chaque crise majeure, les artistes sont de ceux qui agissent les premiers, éveillent les consciences et redonnent espoir. Confondus avec ceux de la société du spectacle qui ont continué à nous distraire, les intermittents, créateurs, et travailleurs de l’ombre vivent et font vivre une multitude de lieux qui se meurent à défaut de pouvoir s’ouvrir et accueillir ceux qui les font vivre, vous !

Si ces lieux qui agonisent dans l’indifférence quasi générale de nos décideurs ne sont pas rapidement aidés structurellement, autrement que par du saupoudrage d’opportunité, c’est une société sourde, aveugle, muette, incolore, et insipide qui persistera. Les marchands du temple auront beau jeu alors de « vendre » leurs produits manufacturés.

Un patrimoine qui s’étiole jour après jour

Certes, certaines mesures urgentes furent une avancée significative. Une considération toutefois tardive pour l’ensemble d’un secteur qui pèse plus lourd que les chiffres que l’on brandit en guise d’étendard. Ce poids est celui de la contribution à la cohésion sociale que la Culture et ses intervenants portent au quotidien à bout de bras, souvent avec des moyens congrus, parfois à la limite de la décence. Une fois n’est pas coutume, la situation est vécue en campagne et en ville de la même manière, avec angoisse, incompréhension et tristesse de voir ce patrimoine s’étioler jour après jour. On ne compte plus les annulations de spectacles, d’activités, les abandons de projets, etc. Même si, la tête presque dans l’eau, tous continuent à œuvrer avec courage et détermination.

Susciter l’émotion et faire sens

Ces quelques lignes ne permettent évidemment pas de dépeindre l’ampleur des nécessités, de la souffrance de ceux qui ne vivent plus de Culture. Toutes déployées qu’elles sont, les nouvelles technologies ne remplaceront jamais une discussion, un livre en papier, un dessin, une sculpture, le jeu d’un acteur, le sens d’un regard, l’émotion que peut générer un son. Sans oublier, parce qu’il est constituant fondamental de l’action culturelle, l’impalpable travail de médiation qui permet de garantir à chaque citoyen de jouir de ses droits fondamentaux et en particulier de ses droits culturels. La Culture fait sens parce qu’elle suscite et motive la participation de tous, indifféremment, sans distinction de classe, de genre, de religion, d’idéologie…

Une nouvelle féodalisation est en marche

Les dernières réformes d’importance, pour ne citer que la révision du code des sociétés, les réformes des aides à l’emploi, la réforme des soins de santé, la réforme des retraites… ont toutes transformé fondamentalement, brutalement le rapport que chacun a par rapport à l’autre. Ces « mises à jour » des systèmes d’entraide qui organisent notre société, si elles s’avèrent nécessaires pour correspondre aux nécessités actuelles, sont toutes basées sur un paradigme qui fait de la richesse et du profit les seules valeurs qui comptent. Elles agrandissent toujours plus le fossé qui existe entre les riches et les pauvres. Une nouvelle féodalisation est en marche ! Soutenir massivement la Culture permettra de renouer avec ce qui fit les belles heures de ces clubs et maisons qui foisonnaient jadis, avant que la Culture devint institutionnelle. Des tiers lieux émergent çà et là, des groupes s’intéressent aux communs, à recréer ces liens de proximité qui ont peu à peu disparu du fait de l’égocentrisme promu par tous ceux qui veulent faire de citoyens de paisibles clients.

Le fondement d’une éducation permanente

« Nous devons construire un modèle qui nous réunit. Nous avons besoin d’être réunis pour avancer. Et nous avons besoin d’inventer de nouveaux espaces pour dialoguer et échanger » rappelle Emmanuel Demarcy-Mota.

La plupart du temps, ce que génèrent les associations est immatériel, jamais une marchandise. La plus-value si chère aux chantres du libéralisme débridé et « décomplexé » est ailleurs. Elle est dans le débat, la réflexion, la confrontation des points de vue. Dans cet exercice fondamental que chaque acteur culturel s’échine à partager dans chaque projet, action, initiative qu’il développe. C’est le fondement d’une forme d’éducation que l’on qualifie de permanente. Terme d’un autre âge au même titre que démocratie et démocratisation qui ont animé les combats et les luttes sociales pendant plus d’un siècle et demi.

Etre reconnu dans l’action civile

Mesdames et Messieurs les décideurs, vous qui avez le pouvoir de changer les choses plus rapidement que nous. De faire et défaire dans l’instant, c’est le moment de saisir la chance que nous offre ce bouleversement pour réaffirmer haut et fort que les droits culturels sont aussi importants et fondamentaux que les autres droits humains. De porter haut la capacité de débat et de réflexion au sein de la population.

Les artistes, et équipes culturelles, ceux qui font de la Culture leur travail n’attendent que cela, d’être reconnus dans cette action civile d’importance. La Culture est quête de sens, en cela elle est vitale. Dès lors, fournissez-lui plus que des soins palliatifs.

Faut-il sous prétexte de pratiquer la novlangue et de croire en une doctrine qui a déjà maintes fois montré ses limites abandonner ce qui fait notre plus grande richesse ?

Souhaitez-vous une Culture uniformisée, standardisée au point d’en être banale ? La diversité est une force qui nous unit… « In varietate concordia ».

Pensez-y, agissez. Mais vite !

*Cosignataires : L’ACC (Association des Centres culturels de la Communauté française) et l’ASTRAC (organisation représentative et fédérative des Centres culturels de la Fédération Wallonie-Bruxelles).

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