«Le récit bouleversant d’Ahmet Altan»

Ahmet Altan lors de sa sortie de prison, le 4 novembre 2019, avant sa réincarcération quelques jours plus tard.
Ahmet Altan lors de sa sortie de prison, le 4 novembre 2019, avant sa réincarcération quelques jours plus tard. - AFP

Ahmet Altan est journaliste, essayiste et un écrivain majeur de la littérature turque contemporaine. Il fait partie des intellectuels, écrivains, journalistes, défenseurs des droits de l’homme qui ont été emprisonnés par le régime Erdogan après la tentative de coup d’Etat de juillet 2016.

Adopté comme membre d’honneur des deux centres PEN belges, Ahmet Altan est incarcéré après avoir été condamné à plus de dix ans de prison pour « aide à une organisation terroriste ». Il est en appel de ce jugement formulé à son encontre dans le cadre de son activité de rédacteur en chef du journal, aujourd’hui disparu, Taraf. Agé de septante ans, l’écrivain purge une peine de prison depuis septembre 2016, interrompue en novembre 2019 par sa mise en liberté, le jugement le condamnant à perpétuité ayant été annulé par la Cour de cassation. Cette liberté ne dura que quelques jours. Aujourd’hui, Ahmed Altan nous écrit depuis sa cellule de prison et nous livre ici une analyse bouleversante de la crise que l’humanité traverse (lire ci dessous).

Des intellectuels toujours détenus malgré la pandémie

En avril dernier, le parlement turc a voté une loi autorisant la libération de 90.000 prisonniers. Cette mesure humanitaire prise dans le contexte de la lutte contre la pandémie, exclut cependant des dizaines de journalistes, défenseurs des droits de l’homme, politiciens, avocats et autres personnes détenues arbitrairement en attendant leur procès ou purgeant des peines à la suite de procès organisés sur base de lois antiterroristes qui facilitent l’incarcération pour l’exercice de la liberté d’expression.

Appel aux autorités turques

De nombreuses associations de défense des droits humains, dont PEN International*, ont salué toutes les mesures prises pour réduire le surpeuplement des prisons en Turquie, mais ont déploré que les nouvelles mesures excluent sans justification des dizaines de milliers de personnes emprisonnées pour avoir exercé pacifiquement leurs droits. Elles appellent les autorités turques à prendre des mesures immédiates pour s’acquitter de leurs obligations en matière de droits de l’homme en libérant toutes les personnes détenues arbitrairement pour avoir exercé leur droit à la liberté d’expression et aider à atténuer les risques nés de la pandémie de Covid-19.

Eviter une catastrophe humanitaire

Pour protéger les droits de l’homme des détenus, y compris leur droit à la vie et à la santé, et pour protéger la santé du public en général, les autorités turques devraient désormais adopter des mesures immédiates pour libérer toutes les personnes détenues arbitrairement, que ce soit en détention provisoire ou après condamnation, en particulier étant donné que beaucoup sont vulnérables au Covid-19 en raison de leur âge ou de leur état de santé sous-jacent. Nous exhortons les autorités à agir maintenant pour éviter une catastrophe humanitaire. Le fait de ne pas libérer les personnes détenues et emprisonnées dans le cadre de procès inéquitables et de fausses accusations, ce qui contribuerait à réduire la propagation d’une maladie mortelle en détention, montrerait un mépris alarmant pour les droits de l’homme de la part du gouvernement turc.

*Trois ans après l’armistice de la Première Guerre mondiale, Catherine Amy Dawson-Scott, poète britannique et militante pacifiste, crée un club dont le but est de réunir des écrivains du monde entier en vue de promouvoir, par leur biais, les idéaux de paix, de tolérance et de compréhension mutuelle. « PEN » signifie en anglais « stylo » et est acronyme de « Poètes, Essayistes, romanciers (Novelists en anglais) ». PEN Club est devenu PEN International et compte aujourd’hui plus de 150 centres répartis sur les cinq continents.

«Au seuil d’une ère nouvelle»

Par Ahmet Altan, journaliste et écrivain turc* (texte traduit en français par Jean Jauniaux, président de PEN Belgique francophone, d’après une traduction anglaise du texte original turc établie par Yasemin Çongar).

Ahmet Altan.
Ahmet Altan. - Jan Woitas/dpa

Etre enfermé dans une véritable prison, tandis qu’aujourd’hui le reste du monde se voit confiné chez soi, c’est comme être assis à l’intérieur d’un aquarium immergé au fond de l’océan.

En lisant les quotidiens, livrés le lendemain de leur parution après un semblant de « quarantaine » ou en regardant les quelques chaînes de télévision auxquelles nous sommes autorisés à avoir accès, je peux voir que vous êtes inquiets à mort. J’ai soixante-dix ans et je suis en prison. Je suis quelqu’un qui en sait davantage que vous sur l’expérience d’être assis au fond de l’océan et d’être constamment menacé de mort. A ce double titre, permettez-moi de vous dire ceci : ne vous laissez pas aller au désespoir. Nous assistons à une rupture de l’histoire, tout au long d’une gigantesque ligne de faille, qui fait trembler la vie elle-même. Cette rupture nous promet un avenir fait d’espoir.

Je suis conscient des horreurs qui assaillent chacun en ce moment. Comme des milliards d’antilopes qui ont dû traverser un fleuve rempli de crocodiles, nous nous débattons, paniqués pour rester en vie et atteindre l’autre rive.

Cette vision n’est rien d’autre qu’une vision d’enfer. Et pourtant, dans quatre ou cinq mois ce désastre s’achèvera et l’humanité entrera dans une nouvelle ère de son histoire, sur une terre d’espérance.

Ainsi en va-t-il de cette étrange planète que nous appelons la Terre, un globe tournant dans l’espace à la vitesse de cent mille kilomètres par heure. Seuls les désastres provoquent de meilleures conditions de vie. Blessés par les guerres et les pandémies, nous nous remettons à progresser.

Cette catastrophe nous a révélé nombre de vérités que nous avons longtemps ignorées, et nous a donné des indications pour notre itinéraire. Je pense que le vingt et unième siècle commencera une fois que cette pandémie aura pris fin. Pendant un court moment toutefois, nous aurons l’impression de reculer, mais cela ne durera pas longtemps.

« Ces Etats qui ont vécu »

D’une part, cette pandémie nous a montré que les constructions qu’on appelle « Etats » ne sont bonnes à rien. A l’évidence, la structure des Etats a vécu. Que le type d’administration qui s’est développé à l’époque des diligences tirées par des chevaux soit toujours en place est contraire à la nature des choses. La pandémie a échappé à tout contrôle à cause des bévues commises par les Etats et leurs administrations et inspirées par leur appétit de pouvoir. Si, au début, la Chine n’avait pas menti et si les dirigeants d’autres pays n’étaient pas restés indifférents, le fléau n’aurait jamais atteint une telle envergure.

Je crois que dans un futur relativement proche, le monde s’organisera en une fédération de Cités-Etats – on se rendra compte qu’il n’y a pas d’autre choix. Les nations, les frontières, les drapeaux, vont à l’encontre du bien de l’humanité lors de catastrophes communes comme la pandémie du Coronavirus.

« Celui qui ment le plus remporte l’élection »

Nous avons compris une autre vérité encore : la capacité de remporter des élections et celle de diriger une société exigent des compétences tout à fait différentes, certaines s’opposent même entre elles. Les élections sont souvent gagnées par ceux qui mentent le plus, ceux dont la bande sonore épique résonne davantage. Mais ceux-là ne peuvent diriger les sociétés avec sagesse. Et le désastre actuel nous a donné de nombreux exemples de ce phénomène.

« Des Cités-Etats, pour une gestion saine »

Une solution existe pour ce dilemme démocratique : gérer les Etats – ou plus exactement les Cités-Etats telles que je les vois émerger – comme s’il s’agissait de clubs sportifs. Dans les clubs, un groupe de cadres est élu mais les équipes sont dirigées par des professionnels. L’équipe nationale de la Grande-Bretagne est entraînée par un Islandais, celle de la Turquie, par un Roumain, et celle de la Corée du Sud, par un Allemand. Inévitablement, nous nous dirigerons vers une ère où les villes et les Etats seront gérés par du « personnel technique », travaillant sur base de contrats annuels. Je crois que la pandémie actuelle va accélérer une telle transition.

« Vers un nouvel ordre économique »

Ce désastre a été également la répétition générale d’une mutation majeure dans l’histoire. Lorsque la population a dû être confinée chez elle, les travailleurs ont quitté leur chaîne de production. Grâce à l’Internet, la contribution intellectuelle des gens à la production s’est accrue, tandis que leur participation physique a diminué de façon significative. Au vingt et unième siècle, ils ne feront plus de travail physique. Nous prenons conscience de l’inévitabilité du changement au fur et à mesure où nous vivons cet épisode de l’histoire et où nous allons devoir découvrir un nouvel ordre économique. Nous découvrons que certaines personnes disposant de plus d’argent qu’elles ne peuvent dépenser, et tant d’autres n’ayant ni pain ni toit, peuvent provoquer une catastrophe « commune » Si vous ne pouvez secourir le tenancier chinois d’un petit étal, vous ne pourrez pas mieux sauver le Premier ministre britannique. Vous allez redécouvrir la devise des Trois Mousquetaires : tous pour un et un pour tous.

« Pour se protéger, protéger les autres »

Je pense que cela conduira à une mutation fondamentale de nos esprits. Si vous voulez vous protéger, vous allez devoir protéger les autres. Les actes égoïstes vont vous tuer. La pandémie, en ôtant des vies, nous enseigne cette vérité : si vous ne pouvez pas protéger l’humble Chinois, vous ne pouvez pas vous protéger vous-même. C’est le premier niveau d’une nouvelle conscience qui va jeter des ponts au-dessus de l’abîme qui sépare un être humain de l’ensemble de l’humanité.

Cette mutation mentale va altérer de nombreux concepts et modes de relations. Un nouveau type d’être humain devra apparaître, qui comprendra que « nuire à autrui, c’est nuire à soi-même ». Pouvez-vous imaginer à quel changement considérable cela mènera ? Cette pandémie aura pour conséquence de faire prendre conscience à chacun, peut-être pour la première fois et avec une conscience incontestable, de ce que nous faisons partie d’un grand courant qui s’appelle humanité, et que les différences de nations, de religion, de langues et de races ne veulent rien dire. Qu’ils soient batelier cambodgien, président des Etats-Unis, riche Français, marchand de quatre saisons en Turquie, aristocrate italien, paria indien, tous vivent le même désespoir et le même effroi.

« Optimiste. Pas pour moi, mais pour l’humanité »

Ce virus abat des vieillards comme moi, mais il détruit aussi toutes sortes de concepts de croyances et de convictions surannées. Nous arrivons péniblement au seuil d’un monde nouveau, et, ce qui est plus important, d’un nouveau type d’être humain.

Au milieu de ce grand traumatisme, je suis optimiste quant à notre avenir. Ce dont j’ai parlé n’est pas une utopie. Ce n’est pas non plus de l’idéalisme béat. Je crois que ce que je vous annonce se produira. Je ne serai plus là pour le voir. J’écris tout ceci alors que j’attends, dans une cellule de prison, l’assaut féroce d’un virus qui tue les gens de mon âge. Je ne suis pas optimiste pour moi, mais pour cette humanité à laquelle j’appartiens.

« La métaphore du radis »

En novembre dernier, l’administration pénitentiaire a ajouté un radis à notre pitance quotidienne. Mon compagnon de cellule a placé ce radis dans un gobelet en carton et l’a déposé derrière les barreaux de la fenêtre. Le radis a commencé à pourrir. Récemment, une petite pousse verte est apparue. Elle a poussé de plus en plus. De petites fleurs blanches ont commencé à fleurir sur la pousse. Chaque matin, quand je me lève, je regarde ces fleurs. Je suis le témoin de ce « cliché » : le radis meurt et renaît en même temps. Un misérable radis crée des fleurs à partir de sa propre décomposition. Sans abandonner son optimisme, il s’élance vers son futur et il meurt.

Peut-être serai-je déjà tombé malade au moment où vous lirez ceci.

Mais quelle différence cela fait-il ?

Si un radis qui se décompose au fond d’un gobelet de carton peut refleurir, un vieil homme emprisonné peut être optimiste.

Nous n’allons quand même pas désespérer plus qu’un radis, n’est-ce pas ?

Les livres d’Ahmet Altan sont parus aux Editions Actes Sud :

Comme une blessure de sabre (Kılıç yarası gibi), trad. d'Alfred Depeyrat, Arles, France, Actes Sud, coll. « Lettres turques », 2000, 381 p. (ISBN 2-7427-2887-2)

L’Amour au temps des révoltes (İsyan günlerinde aşk), trad. d'Alfred Depeyrat, Arles, France, Actes Sud, coll. « Lettres turques », 2008, 381 p. (ISBN 978-2-7427-7576-7)

Je ne reverrai plus le monde. Textes de prison, trad. de Julien Lapeyre de Cabanes, Arles, France, Actes Sud, coll. « Lettres turques », 2019, 160 p. (ISBN 978-2-330-12566-0)

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    7,5€/mois
    pendant 6 mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches