L’Argent aux temps du corona

L’Argent aux temps du corona
Sylvain Piraux.

Yves Moreau
Yves Moreau

Maintenant que la tempête sanitaire de la pandémie commence à retomber, on entraperçoit la dévastation économique qu’elle laissera derrière elle. Nul besoin d’être grand économiste pour percevoir que nous ne pourrons sortir de cette crise avec les recettes classiques d’austérité. Malgré qu’en notre ère d’orthodoxie budgétaire, les invocations cardinales soient « norme budgétaire » et « contrôle de l’inflation », certaines déclarations suggèrent aujourd’hui un possible écart au dolorisme budgétaire.

Le 18 mars, Christine Lagarde annonçait que la Banque Centrale Européenne rachèterait jusqu’à 750 milliards d’euros de dettes publiques et privées. Le 21 mars, sept économistes allemands proposaient l’émission de mille milliards d’euros d’obligations financées solidairement par les Etats européens. Alors qu’en 2012, Angela Merkel déclarait que des obligations européennes ne verraient pas le jour « tant qu’elle vivrait », l’Allemagne semble pour l’instant favorable à l’idée d’un mécanisme de dette européenne commune, même si cette proposition se heurte à l’opposition des « quatre frugaux » (Pays-Bas, Autriche, Danemark et Suède). De leur côté, les États-Unis ont mis en place fin mars un plan de relance de deux mille milliards de dollars. Des anathèmes comme « revenu de base » ou « argent hélicoptère » peuvent aujourd’hui être prononcés dans les plus hauts cénacles sans qu’on vous voue à la géhenne.

Alors qu’on nous explique depuis des décennies que les caisses sont vides, d’où viendraient soudain ces montagnes d’argent ? Les effondrements causés par cette crise révèlent en réalité les fondations de notre société et posent cette question existentielle : « Mais au fond, c’est quoi l’Argent ? »

De la notion d’Argent

L’Argent est une évidence ; comme Dieu au Moyen-Âge. On nous en apprend les bases – la carte et le compte bancaire, l’achat à crédit et l’hypothèque, la fiche de salaire et celle d’impôt – comme le peuple apprenait le Notre Père et le Je vous salue Marie. Au bas clergé, la lecture des textes religieux : ce qui correspondrait aujourd’hui à comment investir dans un portefeuille d’actions ou dans l’immobilier, ou comment transmettre un patrimoine ? Au haut clergé et à la grande noblesse, les disputations théologiques : produits dérivés, lobby législatif, politique monétaire et paradis fiscaux. Quelques hérétiques, tel David Graeber dans Dette : 5.000 ans d’histoire, tentent parfois de démythifier l’Argent. Quiconque aura suivi un premier cours de finance aura appris le Credo des fonctions de l’Argent : intermédiaire des échanges, réserve de valeur et unité de compte ; et comment l’Argent nous permet de nous affranchir de la « double coïncidence des désirs », ce mythe qui voudrait qu’avant l’Argent, les gens en étaient réduits à essayer de troquer six œufs de leur poulailler contre une salade du jardin du voisin végan.

Variable, relatif et subjectif

Ce qui imprègne le quotidien des gens, c’est l’idée que ces chiffres sur un billet – et de plus en plus sur une application de smartphone – indiquent la valeur objective des choses, et que seules les choses mesurables par ces chiffres ont une valeur. Notons cependant qu’un bidon d’eau vaut beaucoup plus pour une automobiliste tombée en panne dans le désert que pour une randonneuse qui campe à côté d’une source. Et que le prix de la vente de l’appartement de Tante Odette, qui a pris tant de valeur depuis trente ans dans cet ancien quartier populaire aujourd’hui gentrifié, permettrait peut-être d’acheter une jolie maison à la campagne, mais toujours pas une maison dans ce même quartier. Pour les pauvres, l’argent est dur, solide, avec pour atomes des paquets de pâtes et des boîtes de raviolis en fin de mois. Pour les riches, il est fluide, fait de vases communicants dont les variations de niveau se mesurent en pourcents. Pour les milliardaires, les multinationales et les États, c’est un gaz, compressible, mais parfois sujet à des ondes de choc. L’argent est variable, relatif et subjectif.

Les mécanismes de la création d’argent

Pour mieux comprendre ce qu’est l’argent, il faut considérer sa création par les banques commerciales et centrales via « l’argent-dette ». Dans l’économie moderne, la monnaie est créée par un simple jeu d’écriture : sous certaines conditions, une banque a le droit de créer une certaine somme d’argent et une dette égale en « anti-argent » ; elle prête cet argent à des entreprises ou des personnes contre la promesse d’un remboursement à terme ; à mesure que l’argent est remboursé à la banque, les particules d’argent et d’anti-argent s’annihilent et le cycle peut continuer. Tel un démiurge, les banques créent l’argent ex nihilo et isolent temporairement celui-ci de l’anti-argent. Pour continuer dans cette caricature, imaginons un petit village où les gens ne connaîtraient pas l’Argent. La boulangère aime la viande, mais pas les légumes ; le maraîcher aime le pain, mais pas la viande ; la bouchère aime les légumes, mais pas le pain. Leur vie est bien compliquée. Un banquier s’installe alors dans le village, ouvre pour chaque villageois un compte avec une application mobile et fait un prêt à la boulangère. Celle-ci pourra alors acheter de la viande, ce qui permettra à la bouchère d’acheter des légumes, puis au maraîcher d’acheter du pain, et donc à la boulangère de rembourser le banquier – sans oublier d’y ajouter quelque intérêt ! Le banquier aura entre-temps fait un prêt à la bouchère pour acheter un cochon à la fermière et un autre au maraîcher pour acheter une charrette au maréchal-ferrant.

Un arbitre entre les désirs et les besoins

Évidemment, on comprend vite que, pendant que les autres s’échinent, le banquier s’enrichit surtout grâce au privilège exclusif de créer cet argent-dette à partir de rien et d’en récolter les intérêts. À nouveau, ceci n’est qu’une caricature, mais une caricature utile. Celle-ci montre la fonction essentielle de l’argent qui est d’offrir un mécanisme pour coordonner l’activité humaine de façon distribuée dans l’espace et dans le temps. Quand vous allez chez le boulanger avec un billet dans votre portefeuille pour acheter une tarte aux fraises, cet argent permet d’assurer que quelque part une fermière aura semé et récolté du blé et des betteraves, qu’un fermier aura nourri et trait les vaches, qu’un maraîcher aura planté et récolté des fraises et que la boulangère aura confectionné des tartes. L’argent sert d’arbitre entre les désirs et besoins des individus en se substituant à la violence physique ou aux palabres pour négocier la division du labeur et le partage des ressources. Un autre ingrédient essentiel de cette tarte est la confiance. L’argent ne fonctionne que si nous pensons que le dimanche matin il y aura chez le boulanger de la tarte aux fraises et des gens qui auront envie de tarte aux fraises et un peu d’argent dans leur porte-monnaie. En 1787, James Madison, un des pères de la constitution américaine, disait déjà que « la circulation de la confiance est plus importante que celle de la monnaie ».

Un électrochoc s’impose

Cette vision de la monnaie comme signal de coordination sociale plutôt que comme pépite de « valeur » jette une lumière très différente sur notre système économique et sur la crise du coronavirus. Un peu comme on jugerait un réseau informatique complexe à sa capacité d’orchestrer des tâches de façon rapide et efficiente en utilisant au mieux les ressources disponibles, on peut se poser la question de savoir si nos systèmes financiers permettent de répondre au mieux aux besoins réels de nos sociétés. Quand la pauvreté s’installe largement dans des pays riches, quand une partie de la population est condamnée structurellement à chômer pour ne pas gripper la mécanique économique, quand de nombreux besoins sociaux et humains sont marginalisés car « non-valorisables », quand le bien-être mental de la population est découplé du PIB, quand de nombreux écosystèmes sont menacés et quand le dérèglement climatique s’emballe, on est en droit de se demander si la Main invisible du marché ordonne bien nos sociétés de façon optimale – quoi que puisse affirmer le théorème de l’équilibre général. Il n’y a urgence qu’à considérer l’économie comme l’art de partager une maison commune, mais pas de retourner à la « normale ». Cette crise devrait être une opportunité de réorienter notre économie. Quand celle-ci s’arrête à cause d’une onde de choc, telle le cœur d’un homme terrassé par une fibrillation cardiaque, un massage cardiaque ou un électrochoc s’impose. Si, dans notre village caricatural, un brigand venait à détrousser la bouchère, le plus sage serait sans doute que le banquier efface la dette de la bouchère – dette d’argent créé à partir de rien, rappelons-le – et lui fasse un nouveau prêt pour éviter que le cœur du village ne s’arrête.

Des mécanismes pour éviter l’hyperinflation

Oui, mais c’est trop facile, me direz-vous ! Si on peut effacer les dettes aussi facilement, on peut dépenser l’argent qu’on n’a pas, et cet argent ne vaudra bientôt pas plus que des billets de Monopoly. C’est pour cela que, suite à la crise pétrolière et à son inflation, on a augmenté l’autonomie des banques centrales et on leur a donné pour mantra la stabilité des prix. Le but ? Éviter que les États, pour financer une prodigalité chronique, fassent usage de cette « politique de la planche à billets » qui mène tout droit aux enfers de l’Hyperinflation. Aujourd’hui cependant, il n’est nullement question d’inflation, mais d’une contraction du PIB d’au moins 8 % en 2020 (ce qui fait pour l’Europe plus de mille milliards d’euros) et d’une inflation et de taux d’intérêt proches de zéro.

Des milliards « tombés du ciel » ?

L’idée de « l’argent hélicoptère » est de distribuer de l’argent directement à la population, comme par hélicoptère, sans création de dette – de la « vraie fausse monnaie » en quelque sorte. (Avant d’être taxé d’hérésie gauchiste, notons que ce concept a été proposé par Milton Friedman, un des grands apôtres du néolibéralisme.) Il n’est pas totalement fou d’imaginer distribuer mille milliards d’euros « d’argent gratuit » en Europe là où les besoins sont les plus criants et là où l’effet sur la réorientation de l’économie sera le plus favorable – et ce sans causer d’inflation galopante. Si des aides comme une réduction temporaire d’impôts, un chômage flexible et non-dégressif, des reports d’emprunts, etc. permettent d’une part à un restaurateur d’éviter la faillite et d’autre part à sa cuisinière de ne pas se retrouver à la rue suite à la saisie de son appartement hypothéqué, ils pourront se remettre au travail dès que les affaires reprendront – plutôt que de voir pousser un chancre en ville et laisser deux familles à la dérive.

Laisser passer la tempête…

Dans cette perspective, le but de toute politique économique est de garantir une continuité des activités dès que le cœur de l’économie sera en état de repartir. Un peu comme si on mettait les comptes momentanément en suspens. Si l’idée peut paraître un peu saugrenue, il est intéressant de noter que c’est ce qui se passe lors d’un krach boursier où on suspend le cours des actions le temps que la tempête passe. Considérer le coût de telles politiques a son importance, mais ce n’est pas plus urgent que de parler de celui du défibrillateur. C’est maintenant qu’il faut sauver le patient.

Desserrer les liens de la dette, changer l’ordre social

En pratique, pour éviter de trop démythifier l’Argent et vu que les taux d’intérêt sont essentiellement à zéro, les pays européens pourraient emprunter de telles sommes qu’ils rembourseront à terme avec l’argent-dette d’un nouvel emprunt, et ainsi de suite jusqu’à la fin de notre civilisation. C’est un tour de passe-passe utilisé depuis longtemps par les États pour obtenir de l’argent bon marché, avec cette réserve importante que quand les taux d’intérêt ne seront plus nuls, une redistribution de richesse des citoyens vers les banques s’installera via la charge de la dette et l’impôt. Car évidemment, l’Argent ordonne nos sociétés et y instaure des rapports de force. Démythifier l’Argent, c’est desserrer un peu les liens de la dette qui entravent tant les moins privilégiés. C’est changer l’ordre social. Il n’est donc pas à l’avantage des plus privilégiés d’entre nous que trop de gens comprennent que leur labeur tient pour beaucoup du jeu de casino : il y a des règles et il est interdit de tricher, mais les règles sont faites pour que la banque gagne toujours globalement. Il est sans doute trop tôt pour que quelqu’un paraphrase Nietzsche en écrivant « L’Argent est mort ». Il est cependant temps pour une Réforme où l’Argent ne soit plus le centre du monde, mais serve à mieux organiser une société plus solidaire et plus durable.

Les chroniques de *Carta Academica sont accessibles gratuitement sur notre site :

Assange et les biais cognitifs, par Vincent Engel et Annemie Schaus

Emir Kir : les effets délétères d’une démagogie tolérée, par Marc Uyttendaele

Métamorphoses d’une carte : du Goulag du coton aux Nouvelles routes de la soie, par Yves Moreau

L’effet des décisions judiciaires sur l’opinion publique n’est pas nécessairement là où on le croit, par Olivier Klein

Lettre ouverte au Roi : le temps est venu d’être créatif, par Anne-Emmanuelle Bourgaux

L’individualisation des droits sociaux : d’où vient-on ? où va-t-on ?, par Michel Gevers

Répondre au populisme ?, par Yves Cartuyvels

Quand Patrick Chamoiseau écrivait : « Esquisser en nous la voie d’un autre imaginaire du monde… », par Sophie Klimis

Désormais les « minettes » sont aussi des auteures, par Nathalie Frogneux

Coronavirus : être proches… à distance ?, par Laura Merla

Chroniques brésiliennes ou le Brésil sous Bolsonaro, par Michel Gevers

Virus et humains, maîtrise ou cohabitation ?, par Julie Hermesse, Frédéric Laugrand et Olivier Servais, anthropologues à l’UCLouvain

La prison face au covid19 : zoom sur un angle mort de la démocratie, par Yves Cartuyvels, professeur à l’Université Saint-Louis-Bruxelles ; Olivia Nederlandt, chercheuse FNRS à l’Université Saint-Louis-Bruxelles ; Marc Nève, maître de Conférences à l’Université de Liège

L’état d’urgence, une exception qui confirme la règle ?, par Sophie Klimis, professeure ordinaire de philosophie, Université Saint-Louis-Bruxelles.

Confinement : tous résilients, vraiment ?, par Nicolas Marquis, sociologue, Casper, Université Saint-Louis – Bruxelles.

Invitation à partir des homes pour sortir de la langueur, par Iris Derzelle, doctorante en philosophie à l’Université Paris-Est Créteil.

Penser et agir à partir de la vulnérabilité, par Diane Bernard, professeure à l’Université Saint-Louis – Bruxelles (droit et philosophie)

La voie des masques, par Bénédicte Fontaine, doctorante en anthropologie au Laboratoire d’Anthropologie Prospective de l’UCLouvain ; et Pierre-Joseph Laurent, professeur, membre du Laboratoire d’anthropologie prospective de l’UCLouvain et de l’Académie royale de Belgique.

Solidarités ennemies, par Vincent Engel, écrivain, professeur à l’UCLouvain.

L’écologie au service de l’économie : focus sur l’agriculture, ici et maintenant, par Caroline Nieberding, PhD Sciences Biologie, professeure en Ecologie terrestre à l’UCLouvain.

Handicaps et mesures sanitaires : comment couvrir des besoins invisibles, par Louis Triaille, doctorant à l’Université Saint-Louis Bruxelles, Membre du projet Autonomicap.

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