Alexander De Croo sur la mort de George Floyd: «Chez nous aussi, il y a du boulot!»

Le meurtre de George Floyd a déclenché un mouvement de protestation et d’indignation (ici à Minneapolis, où Floyd a trouvé la mort) qui s’est étendu bien au-delà des frontières américaines.
Le meurtre de George Floyd a déclenché un mouvement de protestation et d’indignation (ici à Minneapolis, où Floyd a trouvé la mort) qui s’est étendu bien au-delà des frontières américaines. - AFP

Les images de George Floyd à l’asphyxie qui dira à seize reprises qu’il ne peut pas respirer avant de succomber sous le genou de l’agent de police sont les plus effroyables de toute ma vie.

À première vue, cette scène semble sortie d’un film américain : on y voit un gros SUV de police et des insignes dorés accrochés aux uniformes de police. Mais cette violence est bien réelle et George Floyd n’est plus.

Que cette scène est éloignée de la mythique phrase de la Déclaration d’indépendance des États-Unis « tous les hommes naissent égaux ». Elle l’est encore plus du passage disant que chaque humain a le droit inaliénable « à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur ».

Quand des policiers censés assurer la protection des citoyens deviennent eux-mêmes des agresseurs, la situation est grave. Et elle est encore plus grave si cette agression cible particulièrement les jeunes hommes noirs. Ne regarder que les États-Unis serait toutefois trop facile.

L’Europe fait-elle mieux que les États-Unis ?

Faisons-nous mieux ? Sommes-nous immunisés contre le racisme ? Les discriminations basées sur la couleur ou l’origine n’existent pas chez nous ? Nos existences sont-elles toujours inspirées par les idéaux de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, qui a vu le jour chez nous une bonne décennie après la Déclaration d’indépendance américaine ?

Nous, Européens, devons aussi oser regarder les choses en face. Les États-Unis ne sont pas les seuls à voir l’équilibre entre la liberté, l’égalité et la recherche individuelle du bonheur ébranlé. C’est le cas aussi en Europe et en Belgique.

Peut-être même, peut-on tirer plus de parallèles que nous ne voulons bien en voir. Alors que le mouvement afro-américain des droits civiques commençait à se lever en Amérique, notre pays recrutait massivement des travailleurs étrangers pour faire le sale boulot dans les mines, assurant une main-d’œuvre bon marché. De nos jours, les petits-enfants des militants américains pour les droits civiques et les petits-enfants de nos travailleurs immigrés font face aux mêmes obstacles : oui il y a égalité selon la loi, non il n’y a pas égalité dans la vie. C’est la version actuelle du « séparés mais égaux » sous le régime de Jim Crow.

Statistiques terrifiantes

Dans notre pays, quand dix pour cent des personnes hautement qualifiées ayant des racines subsahariennes occupent un contrat d’intérim, seulement un pour cent des Belges ayant le même profil sont dans ce cas. Cette statistique est moins choquante que la mort de George Floyd, mais elles et, toutes les autres statistiques, sont au moins aussi terrifiantes.

Une victime de discrimination n’est pas libre. Une personne dont le CV reste tout le temps lettre morte ne peut pas déployer ses ailes. Une personne qui voit systématiquement la porte se refermer devant elle quand elle sort, n’est pas libre, même si la loi dit le contraire. Celui qui doit sans cesse jeter un œil derrière son épaule parce qu’il risque cent fois plus qu’un de ses concitoyens blancs de se faire contrôler par la police, n’est pas un être libre.

Personne ne peut supporter cette absence de liberté systémique, malgré toute l’énergie et la combativité que l’on peut déployer à la combattre. En 1967, deux ans après l’instauration du « Civil Rights Act », un reporter demandait le plus sérieusement du monde à Martin Luther King Jr. pourquoi les Afro-Américains avaient, à ce point, plus de difficultés que les immigrés blancs : « n’est-ce pas simplement parce que le “négro” est noir ? », l’interrogea le reporter. Sans se départir, King lui répondit que les Noirs américains avaient un jour été des esclaves et qu’une fois libres, ils avaient continué d’être stigmatisés en raison de leur couleur de peau. Après leur libération, ils n’avaient jamais eu les mêmes chances, par exemple des terres gratuites, comme elles furent distribuées aux immigrés blancs dans l’Ouest et le Midwest.

Plus d’un demi-siècle plus tard, la nouvelle porte-parole de l’Open VLD, Zelfa Madhloum, renonçait il y a quelques jours à porter plainte contre le déferlement de propos racistes qu’elle venait d’essuyer, déclarant calmement : « Je ne vais pas me laisser pousser dans un rôle de victime, cela me motive à faire encore mieux mon travail et à donner encore plus de poids à la vision du président Egbert Lachaert  ». Comme celle de Martin Luther King, sa réaction a été extrêmement digne, mais nous ne pouvons pas en rester là. La dignité de personnes comme Zelfa doit être notre point de départ dans la lutte contre la discrimination et le racisme, affichés ou non.

Rendre la loi anti-discrimination plus coercitive

Cette lutte commence par la reconnaissance du fait que le racisme n’est pas relatif. Le nouveau gouvernement de plein exercice, dont notre pays a urgemment besoin, devra donc mettre à jour la loi anti-discrimination et la rendre plus incisive, pour qu’elle soit plus coercitive. Nous devons notamment étendre et généraliser les tests pratiques de discrimination. Il faut doter le parquet de moyens supplémentaires pour améliorer les poursuites contre les discriminations basées sur la couleur de peau, la religion, le sexe, l’identité et l’orientation sexuelle. La discrimination c’est – soit dit en passant – aussi un incroyable gaspillage de talents multiples présents dans notre pays.

La discrimination et le racisme sont des idées morales arriérées que je ne veux plus voir dans notre pays. Elles réduisent un humain à sa couleur de peau. Cela commence par l’accès refusé à un café ou un club et cela finit par un genou plaqué dans le cou d’un homme qui appelle sa mère décédée, alors qu’il agonise.

L’Amérique n’est pas la Belgique. Notre histoire est autre et il existe des différences sociétales notoires, mais à côté de toute l’indignation qu’a suscitée la mort de George Floyd, faisons aussi de la place à l’introspection : chez nous aussi, il y a du boulot.

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